Tant que Christophe fut occupé de ce travail, il eut à peine le temps de songer à l’absence de Minna: il vivait avec elle. Minna n’était plus en Minna, elle était toute en lui. Mais quand il eut fini, il se retrouva seul, plus seul qu’avant, plus las; il se rappela qu’il y avait deux semaines qu’il avait écrit à Minna, et qu’elle ne lui avait pas répondu.
Il lui écrivit de nouveau; et, cette fois, il ne put se résoudre à observer tout à fait la contrainte qu’il s’était imposée dans la première lettre. Il reprochait à Minna, sur un ton de plaisanterie, – car il n’y croyait pas, – de l’avoir oublié. Il la taquinait sur sa paresse et lui faisait d’affectueuses agaceries. Il parlait de son travail avec beaucoup de mystère, pour piquer sa curiosité, et parce qu’il voulait lui en faire une surprise au retour. Il décrivait minutieusement le chapeau qu’il avait acheté; et il racontait que, pour obéir aux ordres de la petite despote, – car il avait pris à la lettre toutes ses prétentions, – Il ne sortait plus de chez lui, et se disait malade, afin de refuser toutes les invitations. Il n’ajoutait pas qu’il était même en froid avec le grand-duc, parce que, dans l’excès de son zèle, il s’était dispensé de se rendre à une soirée du château, où il était convié. Toute la lettre était d’un joyeux abandon, et pleine de ces petits secrets, chers aux amoureux: il s’imagina que Minna seule en avait la clef, et il se croyait fort habile, parce qu’il avait eu soin de remplacer partout le mot d’amour par celui d’amitié.
Après avoir écrit, il éprouva un soulagement momentané: d’abord, parce que la lettre lui avait donné l’illusion d’un entretien avec l’absente; et parce qu’il ne doutait pas que Minna n’y répondît aussitôt. Il fut donc très patient pendant les trois jours qu’il avait accordés à la poste pour porter sa lettre à Minna et lui rapporter sa réponse. Mais quand le quatrième jour fut passé, il recommença à ne plus pouvoir vivre. Il n’avait plus d’énergie, ni d’intérêt aux choses, que pendant l’heure qui précédait l’arrivée de chaque poste. Alors il trépignait d’impatience. Il devenait superstitieux et cherchait dans les moindres signes – le pétillement du foyer, un mot dit au hasard – l’assurance que la lettre arrivait. Une fois l’heure passée, il retombait dans sa prostration. Plus de travail, plus de promenades: le but seul de l’existence était d’attendre le prochain courrier; et toute son énergie était dépensée à trouver la force d’attendre jusque-là. Mais quand le soir venait et qu’il n’y avait plus d’espérance pour la journée, alors c’était l’accablement: Il lui semblait qu’il ne réussirait jamais à vivre jusqu’au lendemain; et il restait des heures, assis devant sa table, sans parler, sans penser, n’ayant même pas la force de se coucher, jusqu’à ce qu’un reste de volonté lut fît gagner son lit; et il dormait d’un lourd sommeil, plein de rêves stupides, qui lui faisaient croire que la nuit ne finirait jamais.
Cette attente continuelle devenait à la longue une véritable maladie. Christophe en arrivait à soupçonner son père, ses frères, le facteur même, d’avoir reçu la lettre et de la lui cacher. Il était rongé d’inquiétudes. De la fidélité de Minna, il ne doutait pas un instant. Si donc elle ne lui écrivait pas, c’est qu’elle était malade, mourante, morte peut-être. Il sauta sur sa plume, et écrivit une troisième lettre, quelques lignes déchirantes, où il ne pensait pas plus, cette fois, à surveiller ses sentiments que son orthographe. L’heure de la poste pressait; il avait fait des ratures, brouillé la page en la tournant, sali l’enveloppe en la fermant: n’importe! Il n’aurait pu attendre au courrier suivant. Il courut jeter la lettre à la poste, il attendit dans une angoisse mortelle. La seconde nuit, il eut la vision de Minna, malade, qui l’appelait; il se leva, fut sur le point de partir à pied, d’aller la rejoindre. Mais où? Où la retrouver?
Le quatrième matin arriva la lettre de Minna, – une demipage, – froide et pincée. Minna disait qu’elle ne comprenait pas ce qui avait pu lui inspirer ces stupides appréhensions, qu’elle allait bien, qu’elle n’avait pas le temps d’écrire, qu’elle le priait de s’exalter moins à l’avenir et d’interrompre sa correspondance.
Christophe fut atterré. Il ne mit pas en doute la sincérité de Minna. Il s’accusa lui-même, il pensa que Minna était justement irritée des lettres imprudentes et absurdes qu’il avait écrites. Il se traita d’imbécile, et se frappa la tête avec ses poings. Mais il avait beau faire: il était bien forcé de sentir que Minna ne l’aimait pas autant qu’il l’aimait.
Les jours qui suivirent furent si mornes qu’ils ne peuvent se raconter. Le néant ne se décrit point. Privé du seul bien qui le rattachât à l’existence: ses lettres à Minna, Christophe ne vécut plus que d’une façon machinale; et le seul acte de sa vie auquel il s’intéressât, était lorsque, le soir, au moment de se coucher, il rayait, comme un écolier, sur son calendrier, une des interminables journées qui le séparaient du retour de Minna.
La date du retour était passée. Depuis une semaine déjà, elle aurait dû être là. À la prostration de Christophe avait succédé une agitation fébrile. Minna lui avait promis, en partant, de l’avertir du jour et de l’heure de l’arrivée. Il attendait, de moment en moment, pour aller au-devant d’elle; et il se perdait en conjectures pour expliquer ce retard.
Un soir, un voisin de la maison, un ami de grand-père, le tapissier Fischer, était venu fumer sa pipe et bavarder avec Melchior, comme il faisait souvent, après dîner. Christophe, qui se rongeait, allait remonter dans sa chambre, après avoir en vain guetté le passage du facteur, quand un mot le fit tressaillir. Fischer disait que le lendemain matin, de bonne heure, il irait chez les de Kerich, pour poser des rideaux. Christophe, saisi, demanda:
– Elles sont donc revenues?
– Farceur! tu le sais aussi bien que moi, dit le vieux Fischer goguenard. Il y a beau temps! Elles sont rentrées avant-hier.
Christophe n’entendit rien de plus; il quitta la chambre et se prépara à sortir. Sa mère, qui depuis quelque temps le surveillait à la dérobée, le suivit dans le couloir et lui demanda timidement où il allait. Il ne répondit pas et sortit. Il souffrait.
Il courut chez mesdames de Kerich. Il était neuf heures du soir. Elles étaient au salon toutes deux, et ne parurent pas surprises de le voir. Elles lui dirent bonsoir avec tranquillité. Minna, occupée à écrire, lui tendit la main par dessus la table, et continua sa lettre, en lui demandant de ses nouvelles, d’un air distrait. Elle s’excusait d’ailleurs de son impolitesse et feignait d’écouter ce qu’il disait; mais elle l’interrompit pour demander un renseignement à sa mère. Il avait préparé des paroles touchantes sur ce qu’il avait souffert pendant leur absence: il put à peine en balbutier quelques mots; personne ne les releva, et il n’eut pas le courage de continuer: cela sonnait faux.