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– Est-ce que vous ne vous sentez pas bien? demanda Christophe, d’un ton de sollicitude inquiète.

Kohn lui jeta un coup d’œil narquois, et répondit:

– Pas bien du tout. Je ne sais ce que j’ai, depuis quelques jours. Je me sens très souffrant.

– Ah! mon Dieu! fit Christophe, en lui prenant le bras. Soignez-vous bien! Il faut vous reposer. Comme je suis fâché de vous avoir donné encore cette peine de plus! Il fallait me le dire. Qu’est-ce que vous sentez, au juste?

Il prenait tellement au sérieux les mauvaises raisons de l’autre que Kohn, gagné par une douce hilarité qu’il cachait de son mieux, fut désarmé par cette candeur comique. L’ironie est un plaisir si cher aux Juifs – (et nombre de chrétiens à Paris sont Juifs sur ce point) – qu’ils ont des indulgences spéciales pour les fâcheux et pour les ennemis mêmes, qui leur offrent une occasion de l’exercer à leurs dépens. D’ailleurs, Kohn ne laissait pas d’être touché par l’intérêt que Christophe prenait à sa personne. Il se sentit disposé à lui rendre service.

– Il me vient une idée, dit-il. En attendant les leçons, feriez-vous des travaux d’édition musicale?

Christophe accepta avec empressement.

– J’ai votre affaire, dit Kohn. Je connais intimement un des chefs d’une grande maison d’éditions musicales, Daniel Hecht. Je vais vous présenter; vous verrez ce qu’il y aura à faire. Moi, vous savez, je n’y connais rien. Mais lui est un vrai musicien. Vous n’aurez pas de peine à vous entendre.

Ils prirent rendez-vous pour le jour suivant. Kohn n’était pas fâché de se débarrasser de Christophe, tout en l’obligeant.

*

Le lendemain, Christophe vint prendre Kohn à son bureau. Il avait, sur son conseil, emporté quelques compositions pour les montrer à Hecht. Ils trouvèrent celui-ci à son magasin de musique, près de l’Opéra. Hecht ne se dérangea pas à leur entrée; il tendit froidement deux doigts à la poignée de main de Kohn, ne répondit pas au salut cérémonieux de Christophe, et, sur la demande de Kohn, il passa avec eux dans une pièce voisine. Il ne leur offrit pas de s’asseoir. Il resta adossé à la cheminée sans feu, les yeux fixés au mur.

Daniel Hecht était un homme d’une quarantaine d’années, grand, froid, correctement mis, un type phénicien très marqué, l’air intelligent et désagréable, figure renfrognée, poil noir, barbe de roi assyrien, longue et carrée. Il ne regardait presque jamais en face, et il avait une façon de parler glaciale et brutale, qui frappait comme une insulte, même quand il disait bonjour. Cette insolence était plus apparente que réelle. Sans doute, elle répondait à une disposition méprisante de son caractère; mais elle tenait encore plus à ce qu’il y avait en lui d’automatique et de guindé.

Les juifs de cette espèce ne sont point rares; et l’opinion n’est pas tendre pour eux: elle taxe d’arrogance cette raideur cassante, qui est souvent le fait d’une gaucherie incurable de corps et d’âme.

Sylvain Kohn présentait son protégé, sur un ton de prétentieux badinage, avec des éloges exagérés. Christophe, décontenancé par l’accueil, se balançait, son chapeau et ses manuscrits à la main. Lorsque Kohn eut fini, Hecht, qui jusque-là ne semblait pas s’être douté que Christophe fût là, tourna dédaigneusement la tête vers lui, et, sans le regarder, dit:

– Krafft… Christophe Krafft… Je n’ai jamais entendu ce nom.

Christophe reçut cette parole, comme un coup de poing en pleine poitrine. Le rouge lui monta au visage. Il répondit avec colère:

– Vous l’entendrez plus tard.

Hecht ne sourcilla point, et continua imperturbablement, comme si Christophe n’existait pas:

– Krafft… non je ne connais pas.

Il était de ces gens, pour qui c’est déjà une mauvaise note que de n’être pas connu d’eux.

Il continua, en allemand:

– Et vous êtes du Rhein-Land?… C’est étonnant combien il y a de gens là-bas qui se mêlent de musique! Je crois qu’il n’y en a pas un qui ne prétende être musicien.

Il voulait dire une plaisanterie et non une insolence; mais Christophe le prit autrement. Il eût répliqué, si Kohn ne l’avait devancé.

– Ah! pardon, pardon, disait-il à Hecht, vous me rendrez cette justice que moi, je n’y entends rien.

– Cela fait votre éloge, répondit Hecht.

– S’il faut ne pas être musicien pour vous plaire, dit sèchement Christophe, je suis fâché, je ne fais pas l’affaire.

Hecht, la tête toujours tournée de côté, reprit, avec la même indifférence:

– Vous avez déjà écrit de la musique? Qu’est-ce que vous avez écrit? Des lieder, naturellement?

– Des lieder, deux symphonies, des poèmes symphoniques, des quatuors, des suites pour piano, de la musique de scène, dit Christophe bouillonnant.

– On écrit beaucoup en Allemagne, fit Hecht, avec une politesse dédaigneuse.

Il était d’autant plus méfiant, à l’égard du nouveau venu, que celui-ci avait écrit tant d’œuvres, et que lui, Daniel Hecht, ne les connaissait pas.

– Eh bien, dit-il, je pourrais peut-être vous occuper, puisque vous m’êtes recommandé par mon ami Hamilton. Nous faisons en ce moment une collection, une Bibliothèque de la jeunesse, où nous publions des morceaux de piano faciles. Sauriez-vous nous «simplifier» le Carnaval de Schumann, et l’arranger à quatre, six et huit mains?

Christophe tressauta:

– Et voilà ce que vous m’offrez, à moi, à moi!…

Ce «moi» naïf fit la joie de Kohn; mais Hecht prit un air offensé:

– Je ne vois pas ce qui peut vous étonner, dit il. Ce n’est point là un travail si facile! S’il vous paraît trop aisé, tant mieux! Nous verrons ensuite. Vous me dites que vous êtes bon musicien. Je dois vous croire. Mais enfin, je ne vous connais pas.

Il pensait, à part lui:

– Si on croyait tous ces gaillards-là, ils feraient la barbe à Johannes Brahms lui-même.

Christophe, sans répondre, – (car il s’était promis de réprimer ses emportements) – enfonça son chapeau sur sa tête, et se dirigea vers la porte. Kohn l’arrêta, en riant:

– Attendez, attendez donc! dit-il.

Et, se tournant vers Hecht:

– Il a justement apporté quelques-uns de ses morceaux, pour que vous puissiez vous faire une idée.

– Ah! dit Hecht ennuyé. Eh bien, voyons cela.

Christophe, sans un mot, tendit les manuscrits. Hecht y jeta les yeux négligemment.

– Qu’est-ce que c’est? Une suite pour piano… (Lisant:) Une journée… Ah! toujours de la musique à programme…

Malgré son indifférence apparente, il lisait avec grande attention. Il était excellent musicien, possédait son métier, d’ailleurs ne voyait rien au delà; dès les premières mesures, il sentit parfaitement à qui il avait affaire. Il se tut, feuilletant l’œuvre, d’un air dédaigneux; il était très frappé du talent qu’elle révélait; mais sa morgue naturelle et son amour-propre froissé par les façons de Christophe lui défendaient d’en rien montrer. Il alla jusqu’au bout, en silence, ne perdant pas une note: