— Avez-vous essayé de porter un repas chez mon cousin ce matin ? demanda-t-elle.
Godivelle fit signe que non mais entreprit de sortir de son chagrin. C’est-à-dire qu’elle tira son mouchoir pour essuyer ses yeux et se moucher.
— A le voir, je perds courage, balbutia-t-elle. Je crois… que je finirai… par ne plus oser monter !
— Ce n’est pas le moment de vous décourager. Il faut faire quelque chose. Allez préparer un plateau. Pendant ce temps je fais ma toilette et je m’habille. C’est moi qui vais lui monter son repas et si le marquis…
— Votre oncle est parti lui aussi !
— Avec… elle ?
— Non. Il a fait seller une mule et il est parti voir son notaire à Saint-Flour. Il reviendra demain… Oh, demoiselle Hortense, vous voulez vraiment essayer de ?…
— Il faut tout essayer ! Je crois que nous n’avons pas le choix ! Allez vite !… Et que Dieu nous aide !
Dans un geste d’effusion presque juvénile, Godivelle saisit la main d’Hortense et la baisa avant de disparaître dans un grand mouvement de jupe noire, de jupon blanc et de devancier bleu. Hortense se mit à sa toilette sans plus attendre, emportée par le grand élan généreux qui succédait à sa nuit de cauchemar. L’avenir était peut-être sombre mais la première chose qui importait était tout de même de sauver Étienne. Un seul fantôme suffisait au château…
Vingt minutes plus tard, suivie de Godivelle qui avait tenu à monter le plateau pour elle, la jeune fille frappait à la porte de son cousin. Elle le savait seul. Eugène Garland était descendu à la demande de la gouvernante, sous prétexte d’apporter son linge en vue de la grande lessive qui se préparait. Une fois en bas, on l’avait mis au courant et installé devant un bol de café supplémentaire pour lui faire prendre patience.
Hortense crut entendre qu’on lui disait d’entrer mais la voix était si faible qu’elle pouvait aussi bien n’exister que dans son imagination.
— Entrez ! lui souffla Godivelle en mettant son plateau dans les mains de la jeune fille puis en ouvrant la porte devant elle. A l’exception d’une chandelle brûlant sur la table de chevet, la chambre était obscure car on n’avait pas tiré les grands rideaux de tapisserie qui pendaient devant la fenêtre. Mais plus obscure encore était l’alcôve délimitée par des rideaux assortis. L’atmosphère lourde, confinée, glaciale était sinistre. C’était aussi celle d’une chambre de malade avec les odeurs aigres d’un corps mal portant se mêlant à celle de la chandelle brûlée. Il faisait froid enfin car le feu était éteint.
Hortense hésita, impressionnée comme si elle se trouvait au seuil d’un tombeau. La mort était déjà embusquée dans ces ombres denses où se perdaient les poutres du plafond. Devinant ce qu’elle éprouvait, Godivelle entra devant elle, alla tirer les rideaux de la fenêtre et se précipita vers la cheminée pour rallumer le feu.
Au bruit qu’elle fit en pelletant le trop-plein de cendres, une voix faible mais impérieuse sortit de sous les rideaux du lit :
— Je ne veux pas que l’on rallume ce feu !…
Du fond de la cheminée où elle entassait en hâte des brindilles et des pommes de pin sous des fagots légers, Godivelle protesta :
— Comptez pas sur la vieille Godivelle pour vous aider à vous détruire, Monsieur Étienne ! C’est pas chrétien ce que vous faites parce que votre vie c’est un don du Bon Dieu et elle ne vous appartient pas !
— Elle n’intéresse personne, pas même moi… Et dès l’instant où elle peut être une entrave pour quelqu’un d’autre, j’ai le droit d’en disposer.
Du malade, caché par ses rideaux, Hortense ne voyait qu’une main maigre posée, inerte, sur le drap. Les derniers mots emportèrent son ultime hésitation. Elle fit un pas de façon à voir et à être vue.
— Qui vous demande quelque chose ? fit-elle.
La surprise se traduisit chez Étienne par une plainte où entraient de la colère et de l’angoisse, une plainte qui ressemblait à un appel au secours :
— Godivelle ! Pourquoi l’as-tu laissée entrer ?
— C’est moi qui le lui ai demandé, dit calmement Hortense en s’approchant à toucher le lit. Ne croyez-vous pas, mon cousin, qu’il est grand temps, pour nous, d’avoir un entretien ?
Elle se contraignait à garder un ton normal, à cacher à ce malheureux garçon la pitié qui la bouleversait. Il était si pâle et semblait si fragile au fond de ce vaste lit trop grand pour sa silhouette émaciée ! L’inanition creusait son visage, révélant la charpente osseuse, accentuant les grands cernes bleus qui avaient si fort frappé Hortense lorsqu’on avait ramené le jeune homme. Ses cheveux blonds dont on ne semblait guère prendre soin lui faisaient sur l’oreiller une espèce d’auréole qui était déjà celle du martyre.
Pour se donner une contenance, Hortense attira du pied un tabouret et y posa le plateau non sans s’être assurée que tout y était encore bien chaud. Étienne, en effet, ne répondait pas. Il regardait cette jeune fille aussi blonde que lui-même mais si belle, si vivante !… Cette jeune fille dont il avait conservé l’image, entrevue un court instant sur fond de neige, comme un dernier joli souvenir qu’il voulait emporter avec lui. Et voilà qu’à l’instant où il commençait à s’enfoncer dans le crépuscule de la vie qui s’éteint, elle surgissait devant lui avec plus d’éclat encore que l’autre jour, avec, surtout, le désir visible d’engager un combat qu’il ne se sentait pas capable de soutenir.
— Faites-moi la grâce… de me pardonner, ma cousine… si je vous parais discourtois et même… incivil. Mais j’ai à peine la force de parler et un entretien…
— Je parlerai donc seule. J’espère qu’au moins vous aurez la force de m’écouter.
Elle atténua de son plus chaud sourire l’ironie de la phrase qui pouvait paraître cruelle s’adressant à un moribond. Puis, attirant une chaise auprès du lit, elle s’installa de façon à voir le jeune homme bien en face.
— Vous n’ignorez pas, je pense, la raison pour laquelle je suis venue habiter votre maison ? J’ai perdu, en une nuit, tout ce que j’aimais en ce monde. Et, en venant ici, chez le frère de ma mère, J’espérais tout de même, en dépit d’une longue brouille, retrouver un foyer et peut-être réussir à gagner un peu d’affection, un semblant de tendresse qui feraient ma solitude moins dure. J’ai vite compris que j’avais peu d’attachement à attendre de mon oncle. La mort de ma pauvre maman n’a pas suffi, apparemment, à faire fondre sa rancune…
— Il ne pardonne jamais rien, murmura Étienne.
— Il est comme il est. On ne peut espérer le changer. Mais en apprenant que j’avais un cousin de mon âge, j’ai pensé que, n’ayant plus ni père ni mère. J’aurais au moins le frère que je n’ai jamais eu. Pourtant, à peine suis-je arrivée que vous vous enfuyez.
— Mais… je…
— Laissez-moi parler, s’il vous plaît ! Non seulement vous vous enfuyez mais votre escapade n’ayant pas réussi, vous choisissez de vous enfuir… d’une autre manière. Alors je suis venue vous demander pourquoi vous me détestez à ce point ?
— Vous n’imaginez pas… cela ?
— Et quoi d’autre puisque vous ne supportez même pas l’idée de vivre sous le même toit que moi ? Puisque vous préférez la mort à ma présence ?…
— Ce n’est pas cela… mais vous ne pouvez pas comprendre…
Il y eut un court silence, peuplé seulement par la tempête que Godivelle déchaînait dans la cheminée avec son buffadou. Étienne avait caché sa figure dans ses mains… Comprenant qu’il ne souhaitait peut-être pas en dire plus devant Godivelle et que, d’autre part, la vieille femme faisait sans doute durer un peu le rallumage de la cheminée pour en entendre davantage, Hortense alla la prier tout bas de la laisser seule. Le feu d’ailleurs flambait haut et clair à présent et la chambre redevenait humaine.