— Il est évident que vous n’avez jamais bu d’eau-de-vie ! Excusez-moi, je n’avais rien d’autre sous la main, dit Jean.
Hortense vit qu’il était à genoux près d’elle, luisant d’eau avec ses cheveux noirs collés le long de ses joues, et qu’il la regardait avec au fond des yeux une lueur joyeuse. Elle-même était assise sur une paillasse qu’il avait dû tirer devant le feu pour la réchauffer après l’avoir débarrassée de sa cape trempée qui fumait sur le dossier d’une chaise. Luern le grand loup était couché à côté…
L’éclat du feu lui brouillait un peu la vue, elle ne distingua rien au-delà :
— Où sommes-nous ? dit-elle.
— Chez moi. Sans vous en douter vous en étiez tout près. Il vous restait juste à franchir un rocher et à traverser le torrent… Par chance, je vous ai entendue crier en dépit de la tempête. Mais c’est Luern qui vous a trouvée.
A l’énoncé de son nom, l’animal tourna vers le couple ses yeux jaunes où semblait passer une lueur de gaieté… Pour la première fois, Hortense eut pour lui un regard presque affectueux. Elle commençait à partager l’étrange attachement qui unissait l’homme et la bête…
Après l’avoir obligée à s’étendre de nouveau, Jean se relevait et s’éloignait vers le fond de la pièce où la jeune fille distinguait peu à peu l’oreiller blanc et l’édredon rouge d’un lit clos semblable à ceux que l’on trouvait dans toutes les fermes.
— Vous devriez retirer ces vêtements, conseilla-t-il. Je vais vous donner une couverture en attendant qu’ils sèchent…
Docile, Hortense voulut se lever, mais au mouvement qu’elle fit pour ramener ses jambes sous elle, une douleur aiguë lui rappela sa cheville blessée…
— Je ne peux pas me lever, gémit-elle. Je crois qu’en tombant je me suis cassé quelque chose…
Tout de suite, il fut près d’elle.
— Voyons cela !… Quelle idée aussi de courir les bois avec des souliers de bal ! Reprocha-t-il en ôtant, avec d’infinies précautions, les escarpins de maroquin qui, de toute façon, ne pourraient plus servir à grand-chose.
L’instant suivant il prenait avec une extrême douceur la cheville dont l’enflure était évidente dans son bas déchiré montrant une large écorchure. Un gros pli de souci réunit ses sourcils en une seule barre noire.
— Enlevez ces guenilles ! ordonna Jean. Je ne regarde pas ! Il faut nettoyer cette blessure.
Hortense s’exécuta tandis qu’il puisait de l’eau chaude dans la marmite accrochée au-dessus du feu et allait chercher du vinaigre pour laver la cheville blessée. Puis, longuement, soigneusement, il nettoya la plaie souillée de terre et de brindilles.
Pendant qu’il la soignait, Hortense, les yeux accoutumés, regardait autour d’elle. La maison construite en pierre de granit grossièrement jointoyée n’était pas grande. Elle ne comportait qu’une seule pièce et une souillarde que l’on apercevait dans un renfoncement. Son mobilier était semblable à ce que l’on pouvait voir chez des paysans peu fortunés : une table de châtaignier encadrée de deux bancs ; deux escabeaux et, tout au fond, la cloison de bois foncé où se creusaient les lits. Il y en avait deux, en effet, placés l’un à la suite de l’autre et séparés par un étroit panneau, mais le second, couvert d’un vieil édredon brun, se distinguait mal de son cadre.
Surmontant la cheminée, une croix de bois noir étoilait la pierre de ses courtes branches régulières au-dessus d’un fusil pendu par sa bretelle. Dans l’âtre même, un coffre à bois qui pouvait servir de siège voisinait avec une cognée, haute et menaçante comme une hache d’exécution. Mais la maison se différenciait tout de même de ses pareilles par deux meubles inhabituels : une petite commode de merisier dont le bois couleur de caramel et les modestes ferrures brillaient, entretenus, et une petite bibliothèque bourrée de livres aux reliures usées mais beaucoup mieux rangée que celle où travaillait M. Garland… La pièce tout entière d’ailleurs montrait un ordre et une propreté absolus. C’était peut-être le logis d’un solitaire, d’un meneur de loups mais par cet ordre, par ce soin, l’homme qui l’habitait signait sa qualité différente.
La souffrance rappela soudain Hortense à son état de blessée. Jean avait fini de laver son pied et, l’ayant séché, il en palpait l’enflure mais, si légers, si attentifs que fussent ses doigts, il ne pouvait éviter la douleur à sa patiente qui, de temps en temps, gémissait sourdement.
Enfin, reposant doucement le pied endolori sur la paillasse, il se releva et sourit à la jeune fille qui le regardait avec angoisse :
— Rien de cassé ! Vous avez eu de la chance, c’est une simple foulure mais je reconnais qu’elle fait impression. Je pense pouvoir vous soulager.
— Êtes-vous médecin ? Où avez-vous appris tout cela ? Il eut un geste circulaire qui dépassait le cadre étroit de la maison :
— Dans le grand livre qui est autour de nous, Sigolène connaît les plantes, les remèdes. Elle m’a appris tout ce qu’elle savait… C’est utile quand on vit en sauvage.
Dans la commode, il prenait un petit pot et une bande de toile blanche taillée dans un linge usé, et revenait s’asseoir sur la paillasse, En quelques instants la cheville enflée fut enduite d’une pommade d’un beau rouge clair à l’odeur piquante, puis soigneusement bandée, mais pas trop serrée.
— Voilà ! Quand vous serez de retour au château Godivelle saura bien vous refaire ce pansement. Elle sait soigner elle aussi mais pas aussi bien que sa sœur. Néanmoins ce qu’elle sait suffira. Vous emporterez ce pot. A présent vous allez manger quelque chose et dès que la pluie cessera, je vous porterai jusqu’au château…
Un frisson glacé courut le long du dos d’Hortense et remonta jusqu’à ses dents qui grelottèrent un instant. Elle resserra autour d’elle la chaude couverture, rejeta en arrière la masse humide de ses cheveux que le feu n’avait pas fini de sécher.
— Je ne veux pas retourner au château ! Je… je me suis enfuie… Oh, par pitié, gardez-moi ! Personne ne me cherchera chez vous !…
Et comme, surpris, il restait là en face d’elle, à demi agenouillé sur le matelas, elle se jeta contre lui en sanglotant, cherchant, contre le froid qui la faisait trembler, le refuge de cette poitrine d’homme dont elle connaissait la force et la chaleur… Aussitôt, Jean referma ses bras sur elle, bouleversé de la sentir trembler contre lui, de la découvrir fragile en dépit du courage et de la volonté qu’elle affichait toujours si hautement. Il resserra doucement son étreinte pour mieux l’incruster contre lui, à cette place tendre qui semblait l’attendre depuis toujours. Une joie immense glissait en lui comme une liqueur de feu tandis que se formaient dans son esprit les mots qu’il n’avait jamais osé se dire : « M’aime-t-elle vraiment ou n’est-ce encore qu’une enfant apeurée ?… » D’autres questions se pressaient : pourquoi cette fuite en pleine nuit, en pleine tempête ? Était-ce lui qu’elle cherchait ou autre chose ? La mort peut-être ?…
L’idée qu’elle pût mourir le traversa comme un coup de lance. Et ce fut peut-être pour être plus certain encore qu’elle était là, bien vivante, qu’il lui renversa doucement la tête et prit sa bouche…
Elle était brûlante, cette bouche, de la fièvre qui la faisait trembler, mais elle répondit à la caresse avec une ardeur qui inonda de bonheur le solitaire… A l’émoi qui s’empara de lui, à sentir sous sa main la rondeur d’une épaule, contre sa poitrine celle plus douce encore d’un jeune sein, il mesura la faim qu’il avait d’elle depuis tant de jours… En dépit de la trop douce ivresse, il parvint à entendre encore la voix de plus en plus faible de la raison et lutta contre la vague déferlante de la passion. Il le fallait sinon dans un instant, il la ferait sienne, cette fille de lumière qui était apparue dans sa nuit, et il savait qu’elle ne résisterait pas.