Mais Margrethe et moi étions pieds nus.
Le sergent Dominguez ne nous avait pas proposé de taxi et ce n’était pas dans mes moyens.
Tout d’abord, le fait de marcher pieds nus n’a pas posé de problème sérieux. Nous n’étions pas les seuls à marcher sans chaussures sur le boulevard et ce, sans compter les enfants. (Et je n’étais pas le seul non plus à être torse nu.) Lorsque j’étais jeune, j’avais eu tendance à considérer le fait de marcher pieds nus comme une sorte de privilège, un luxe. Durant tout l’été, je ne mettais jamais de chaussures et je ne le faisais qu’à regret quand venait le moment de reprendre l’école.
Après le premier bloc d’immeubles, la question s’était pourtant posée : pourquoi avais-je tellement tenu à aller pieds nus quand j’étais enfant ? Peu après, j’ai demandé à Margrethe de bien vouloir dire au sergent Roberto de ralentir le pas et de me laisser marcher à l’ombre : ce satané trottoir était en train de me griller la plante des pieds !
(Margrethe, quant à elle, ne s’était pas plainte et cela me vexait. Sa force morale était celle d’un ange et je m’apercevais que j’avais du mal à en éprouver les bienfaits.)
A partir de là, je consacrai toute mon attention à dorloter mes pauvres petits pieds tout roses et si tendres, si malmenés. Je m’apitoyais sur mon sort et j’en vins à me demander pourquoi j’avais quitté le royaume de Dieu.
Je me plaignais de ne pas avoir de chaussures jusqu’au jour où j’ai rencontré quelqu’un qui n’avait pas de pieds. J’ignore qui a dit cela mais ça fait partie de notre patrimoine culturel. Ça le devrait en tout cas.
Et cela m’est arrivé.
Pas tout à fait à mi-chemin, près de la fontaine, là où Miguel Aleman coupa la Calle Aquiles Serdan, nous avons rencontré un mendiant. Il a souri en levant les yeux vers nous et nous a présenté une poignée de crayons. Je dis qu’il a levé les yeux parce qu’il était dans une petite chaise roulante et qu’il n’avait plus de pieds.
Le sergent Roberto l’a appelé par son nom et lui a lancé une pièce que le mendiant a cueillie entre les dents pour la laisser tomber dans une poche avant de lancer Gracias ! et de porter son attention sur moi.
— Margrethe, ai-je dit très vite, peux-tu lui expliquer que nous n’avons absolument pas d’argent ?
— Oui, Alec. (Elle s’est accroupie et lui a parlé les yeux dans les yeux. Puis elle s’est redressée et m’a dit :) Pepe m’a dit de te dire que ça n’a pas d’importance. Il te retrouvera un jour, quand tu seras riche.
— Dis-lui que nous reviendrons. C’est promis.
Elle traduisit et Pepe me fit un grand sourire avant d’adresser un baiser à Margrethe et de nous saluer, le sergent et moi. Nous avons repris notre chemin.
Et à partir de cet instant, j’ai cessé de choyer mes petits pieds douillets. Car Pepe m’avait obligé à redéfinir ma situation. Depuis que j’avais appris que le gouvernement mexicain ne considérait pas comme un privilège le fait de me secourir mais exigeait même d’être payé, mon moral s’était effondré ; je m’étais senti trompé, trahi, persécuté. Je m’étais convaincu que mes compatriotes, qui passaient leur temps à dire que les Mexicains étaient des vampires qui suçaient le sang des gringos, avaient satanément raison ! Il ne s’agissait pas de Roberto et du lieutenant, bien entendu, mais des autres. Tous des fainéants, des parasites, qui ne cherchaient qu’à dépouiller les Yankees de leurs dollars.
Comme Pepe.
Je revis en mémoire tous les Mexicains que j’avais rencontrés durant cette première journée et je demandai pardon pour mes pensées injustes. Les Mexicains étaient des compagnons dans ce long voyage qui va de la nuit à la nuit éternelle. Certains portaient sans peine leur fardeau, d’autres pas. D’autres encore portaient des fardeaux plus lourds, et ils le faisaient avec courage et dignité. Pepe, par exemple.
La veille, je vivais dans le luxe. Aujourd’hui, je n’avais plus un sou ; j’étais même endetté. Mais il me restait mon cerveau, ma santé, mes deux mains, mes deux pieds… et Margrethe. Mon fardeau était bien mince et je pouvais le porter avec joie. Merci, Pepe !
La porte du consulat était surmontée d’un petit drapeau américain avec l’aigle de bronze. Je tirai sur le cordon de la sonnette.
Après un délai d’attente considérable, le battant s’entrouvrit avec un craquement et une voix de femme nous dit de prendre le large. (Je n’avais pas eu besoin de traduire : le ton était suffisamment éloquent.) La porte commençait déjà à se refermer quand le sergent Robert émit un sifflement sonore et appela. La porte s’entrebâilla à nouveau et un dialogue put s’établir.
— Il dit à la femme de dire à Don Ambrosio que deux citoyens américains veulent le voir d’urgence, m’expliqua Margrethe, parce qu’ils doivent comparaître à quatre heures cet après-midi devant la cour.
Nous avons encore attendu un bon moment. Vingt minutes plus tard environ, la femme nous a laissé entrer et nous a fait pénétrer dans un bureau particulièrement sombre. Le consul est arrivé peu après, m’a regardé droit dans les yeux et m’a demandé de quel droit j’osais interrompre sa siesta.
Puis il a découvert Margrethe et s’est incliné devant elle.
— Comment puis-je vous être agréable ? Entre-temps, ferez-vous honneur à mon humble demeure en acceptant un verre de vin ? Ou bien une tasse de café ?
Pieds nus, avec sa robe criarde, Margrethe était une lady. Moi, je n’étais que racaille. Et ne me demandez pas pourquoi c’était comme ça. Si l’effet était accusé avec les hommes, il n’en existait pas moins aussi avec les femmes, voyez-vous. Essayez seulement de rationaliser ce problème et vous vous retrouvez avec des termes comme « noble », « royal », « classe », « bonnes manières », « sens aristocratique », etc., tous concepts qui sont autant d’anathèmes à l’encontre de l’idéal démocratique américain. Quant à savoir si cela constitue un élément de preuve vis-à-vis de Margrethe ou de l’idéal démocratique américain, je laisse cette étude aux universitaires plus doués que moi.
Don Ambrosio était un zéro vaniteux mais, néanmoins, sa présence était agréable car il parlait américain. Je veux dire : américain, pas anglais. Il était natif de Brownsville, au Texas. J’eus immédiatement la certitude que ses parents avaient eu de la paille dans leurs bottes. Ses dons pour la politique lui avaient valu ce poste pépère au milieu de ses camarades chicanos et il passait son temps à expliquer aux malheureux gringos égarés au pays de Montezuma pourquoi personne ne pouvait leur donner ce dont ils avaient si désespérément besoin.
Ce qu’il finit par nous expliquer.
Je laissai Margrethe conduire les pourparlers car il était évident qu’elle réussissait mieux que moi. Elle nous appelait « M. et Mme Graham » ; nous nous étions mis d’accord sur ce point en chemin. Au moment du sauvetage, elle avait dit « Graham Hergensheimer » et m’avait expliqué après que cela me laissait le choix : je pouvais opter pour « Hergensheimer » en invoquant une petite défaillance de mémoire de mon interlocuteur qui avait dû mal comprendre « Hergensheimer Graham ». Non ? Alors, j’avais mal épelé. Navré.
Je décidai d’en rester à « Graham Hergensheimer » et utilisai « Graham » pour simplifier. Pour Margrethe, j’avais toujours été « Graham » et j’avais employé ce nom pour moi durant deux semaines. Avant de quitter le consulat, j’avais raconté une bonne dizaine d’autres mensonges pour essayer de rendre notre histoire crédible. Et comme je ne voulais pas encore compliquer les choses plus que nécessaire, nous étions devenus « M. et Mme Alec Graham ». C’était plus facile.