(Petite note théologique : la plupart des gens semblent croire que les dix commandements proscrivent le mensonge. Il n’en est rien ! L’interdit frappe le faux témoignage que l’on apporte contre son voisin : un mensonge très particulier, limité et très méprisable. Mais il n’existe aucune règle biblique interdisant la non-vérité pure et simple. De nombreux théologiens sont d’accord pour dire qu’aucune organisation sociale humaine ne pourrait résister à la tension d’une honnêteté absolue. Si vous pensez que leurs soupçons sont sans fondement, essayez donc de dire à vos amis la vérité sans fard à propos de ce que vous pensez de leur progéniture : si toutefois vous en avez l’audace et le courage.)
Après de multiples répétitions (le Konge Knut ayant rétréci jusqu’à devenir notre cabin-cruiser personnel), Don Ambrosio me déclara :
— C’est inutile, monsieur Graham. Je ne peux même pas vous délivrer de document temporaire afin de remplacer votre passeport perdu car vous ne m’avez pas offert la moindre preuve que vous soyez citoyen américain.
— Don Ambrosio, je suis étonné. Je sais que Mme Graham a un léger accent, et nous vous avons expliqué qu’elle est née au Danemark. Mais croyez-vous vraiment que quelqu’un qui ne soit pas natif des champs de maïs puisse avoir mon accent ?
Il réagit par un haussement d’épaules parfaitement latin.
— Je ne suis pas expert en accent du Middle West. Si je me fie à mon oreille, vous avez pu apprendre votre langue avec un accent britannique et faire ensuite du théâtre : tout le monde sait qu’un acteur digne de ce nom peut prendre n’importe quel accent pour son rôle. La République populaire d’Angleterre, tous ces temps, ferait n’importe quoi pour infiltrer ses taupes aux Etats-Unis. Il se pourrait très bien que vous veniez de Lincoln, Angleterre, et non du Nebraska.
— Vous pensez vraiment ce que vous dites ?
— La question n’est pas ce que je pense. La vérité, c’est que je ne signerai jamais un document attestant que vous êtes citoyen américain alors que j’en ignore tout. Je suis désolé. Y a-t-il autre chose que je puisse faire pour vous ?
(Comment pouvait-il me proposer de faire « autre chose » alors qu’il n’avait pas bougé le petit doigt ?)
— Vous pourriez peut-être nous donner un conseil.
— C’est possible. Mais je ne suis pas un homme de loi.
Je lui présentai alors notre facture.
— Est-ce que ceci est correct et les frais sont-ils justifiés ?
Il parcourut la liste du regard.
— Ces frais sont certainement légitimes, au regard de nos lois réciproques. Justifiés ? Ne m’avez-vous pas dit qu’ils vous avaient sauvé la vie ?
— Indiscutablement. Oh, il y a quand même une chance pour qu’un bateau de pêche ait fini par nous repérer si les Gardes-Côtes ne nous avaient pas retrouvés. Mais ils nous ont trouvés et nous ont sauvés, oui.
— Et votre vie, vos deux vies vaudraient moins de huit mille pesos ? J’estime la mienne à beaucoup plus, je puis vous l’assurer.
— Ce n’est pas ça, monsieur. Nous n’avons pas d’argent, pas un cent. Tout a disparu avec le bateau.
— Envoyez quelqu’un en chercher. Le consulat peut faire le nécessaire. Je suis prêt à aller jusque-là.
— Merci. Cela prendra du temps. En attendant, comment nous soustraire à eux ? Le juge nous a dit qu’il voulait la somme en liquide et immédiatement.
— Oh, ce n’est pas aussi grave que ça. Il est vrai qu’ils n’autorisent pas la banqueroute comme chez nous, et ils ont un système très archaïque de prison pour dettes. Mais ils ne l’appliquent pas, ce n’est qu’une menace. La cour cherchera plutôt à vous procurer un emploi afin de régler votre dette. Don Clemente est un juge très humain. Il vous ménagera.
L’entrevue s’était achevée là, si l’on excepte quelques absurdités fleuries à l’intention de Margrethe. Nous avons rejoint le sergent Roberto, qui avait profité de l’hospitalité de la bonne et de la cuisinière, et nous avons repris le chemin du tribunal.
Don Clemente (le juge Ibañez) se révéla aussi amène que Don Ambrosio nous l’avait annoncé. Nous avions déclaré immédiatement au clerc que nous reconnaissions la dette mais que nous n’avions pas de quoi la régler, et il n’y eut pas de jugement. Nous nous sommes simplement assis dans la salle pendant que le juge procédait aux diverses affaires portées au registre du jour. Il en expédia plusieurs très rapidement. Il y avait quelques délits mineurs passibles d’amendes, des jugements pour dettes et de simples auditions dans l’attente d’un futur jugement. On murmurait et on fronçait les sourcils, et je n’aurais su dire très exactement ce dont il était question ; Margrethe elle-même ne put m’en apprendre plus. En tout cas, ce n’était pas le genre de juge à faire pendre les gens pour un oui ou pour un non.
Quand toutes les affaires furent expédiées, le clerc lança un ordre et nous sortîmes en même temps que les « mécréants » – pour la plupart des paysans – qui étaient redevables d’amendes ou de dettes. On nous fit aligner sur une plate-forme basse, devant un groupe d’hommes. Margrethe demanda ce qui se passait et on lui répondit : La subasta.
— Ça veut dire quoi ?
— Alec, je n’en suis pas sûre. J’ignore le sens de ce mot.
Le sort des autres fut très vite réglé : je devinai qu’ils s’étaient déjà retrouvés là. Et il ne resta bientôt plus qu’un seul homme devant nous, qui étions les derniers sur la plate-forme. Il offrait toutes les apparences de la richesse. Il sourit en s’adressant à moi mais ce fut Margrethe qui lui répondit.
— Qu’a-t-il dit ?
— Il t’a demandé si tu peux faire la vaisselle. Je lui ai dit que tu ne parles pas l’espagnol.
— Dis-lui que, oui, bien sûr, je peux faire la vaisselle. Quoique ce ne soit pas le genre de travail qui me tente.
Cinq minutes après, notre dette était réglée en liquide entre les mains du clerc de la cour et nous avions hérité d’un patron, le Señor Jaime Valera Guzman. Il proposait soixante pesos par jour à Margrethe, trente pour moi, plus le gîte et le couvert. Les frais de jugement se montaient à deux mille cinq cents pesos auxquels s’ajoutaient les taxes pour deux permis de travail de non-résidents et les timbres d’impôt de guerre. Le clerc prit en compte notre totale insolvabilité et fit la division pour nous : en cent vingt et un jours et quatre mois, nous aurions rempli notre obligation envers notre patron. A moins, bien entendu, que nous ne dépensions quelque argent dans l’intervalle.
Il nous indiqua où nous rendre : au Restaurante Pancho Villa. Notre patron, lui, était déjà reparti dans sa voiture particulière. Les patrones roulaient, les peones allaient à pied.
11
Ainsi Jacob servit sept années pour Rachel : et elles furent à ses yeux comme quelques jours, parce qu’il l’aimait.
Parfois, lorsque je faisais la vaisselle, je m’amusais à calculer la hauteur totale de la pile d’assiettes que j’avais lavées depuis que nous étions au service de notre patron, Don Jaime. Les assiettes ordinaires que l’on utilise au restaurant de Pancho Villa représentent à peu près trente centimètres pour trente assiettes. Je décidai qu’arbitrairement une tasse plus une soucoupe, ou bien encore deux verres, comptaient pour une assiette, vu que ces ustensiles ont tendance à mal s’emboîter. Et ainsi de suite.