Le phare de Mazatlan mesure cent cinquante-sept mètres de haut, soit douze mètres seulement de moins que le monument de Washington. Je me souviens très bien du jour où j’égalai la hauteur du phare en vaisselle : ma première « pile du phare ». Au début de la semaine, j’avais dit à Margrethe que je ne tarderais pas à atteindre mon but, sans doute entre jeudi et vendredi matin.
Cela se passa très exactement le jeudi dans la soirée. Je quittai la plonge et, entre la cuisine et la salle à manger, je parvins à attirer le regard de Margrethe. Je levai les mains et les croisai à la manière d’un boxeur vainqueur.
Margrethe s’interrompit net – elle était occupée à prendre la commande d’un grand repas de famille – et elle applaudit. Ce qui l’obligea à expliquer aux clients ce qui se passait. Le résultat fut qu’elle vint me voir dans l’arrière-cuisine quelques minutes après pour me remettre un billet de dix pesos, le pourboire généreux du père de famille. Je lui dis de le remercier pour moi et de lui annoncer que je venais juste d’entamer ma deuxième « pile du phare », que je me permettrais de lui dédier, à lui et à toute sa famille. Par voie de conséquence, la Señora Valera dépêcha son époux, Don Jaime, afin de s’enquérir de la raison pour laquelle Margrethe perdait son temps et se livrait à toute une comédie au lieu de se consacrer à sa tâche… Ce qui amena finalement Don Jaime à me demander le montant du pourboire des clients, pourboire qu’il doubla.
Quant à la Señora Valera, elle n’avait pas de raison de se plaindre : non seulement Margrethe était sa meilleure serveuse, mais elle était la seule à être bilingue. Le jour même où nous étions entrés au service du Señor et de la Señora, un peintre en lettres avait peint en gros caractères : ICI ON PARLE ANGLAIS. Non seulement Margrethe était à la disposition de tous les clients qui parlaient anglais mais elle était chargée également de rédiger les menus en anglais. (Et les prix des menus en anglais avaient la particularité d’être quarante pour cent plus élevés que ceux des menus espagnols.)
Don Jaime n’était pas un mauvais patron. Il était aimable, jovial et généralement très accommodant avec ses employés. Après un mois passé à son service, il me confia qu’il n’aurait certainement pas payé ma dette si le juge n’avait pas exigé que mon contrat soit indissociable de celui de Margrethe, ayant argué de notre qualité de couple marié. (Autrement, j’aurais fini dans les champs et je n’aurais pu revoir Margrethe qu’en de rares occasions : Don Ambrosio me l’avait dit : le juge Don Clemente était très humain.)
Je dis à Don Jaime que je me réjouissais d’avoir été compris dans le lot mais qu’il avait donné la preuve de la sagesse de son jugement en engageant Margrethe.
Oui, admit-il, j’avais raison. Il avait participé aux enchères du marché du travail tous les mercredis depuis plusieurs semaines en quête d’une fille bilingue qui pourrait servir au restaurant, et il avait bien été obligé de me prendre avec Margrethe. Mais il désirait ajouter qu’il n’avait pas le moindre regret car jamais son arrière-cuisine n’avait été aussi propre, les assiettes aussi nettes et l’argenterie aussi éclatante.
Je lui assurai que c’était un plaisir pour moi que de rehausser le prestige et l’honneur du Restaurante Pancho Villa et de son patrón, Don Jaime.
En fait, il aurait été difficile de ne pas améliorer l’état de la cuisine. Lorsque j’étais arrivé, ma première pensée avait été que le sol était fait de terre battue. C’était ce que l’on pouvait croire en le regardant : on aurait presque pu y planter des tomates ! Mais, sous la couche de saleté, à environ deux centimètres d’épaisseur, il y avait du ciment. Je m’étais mis à laver tout ça et à l’entretenir régulièrement : il faut dire que j’étais toujours pieds nus. Ensuite, j’avais demandé de la poudre anti-cafards.
Tous les matins je tuais des cafards et je nettoyais consciencieusement le sol. Et tous les soirs, avant de me retirer, je répandais encore un peu de poudre. Il est impossible (d’après moi) de venir à bout des cafards, mais on peut lutter et parvenir à les repousser et à maintenir un statu quo.
Quant à la qualité de ma vaisselle, il n’aurait pu en être autrement : ma mère souffrait d’une véritable phobie de la saleté et, comme je m’étais retrouvé dans une famille nombreuse, j’avais lavé ou essuyé des assiettes de sept à treize ans sous l’œil maternel vigilant. (Ensuite, j’avais obtenu mon diplôme de vendeur de journaux, ce qui ne m’avait plus guère laissé de temps pour la vaisselle.)
Mais n’allez pas croire que, si j’excellais à la vaisselle, je l’adorais pour autant. En fait, l’enfant que j’avais été détestait ça autant que l’homme que j’étais devenu.
Alors, pourquoi continuer ? Pourquoi ne pas m’enfuir ?
N’est-ce pas évident à vos yeux ? En faisant la vaisselle, je restais auprès de Margrethe. La fuite était sans nul doute très possible pour certains débiteurs – je ne pense pas que l’on faisait beaucoup d’efforts pour rattraper ceux qui disparaissaient par une nuit noire – mais c’était une entreprise plus difficile pour un couple marié dont la femme était d’un blond particulièrement frappant dans un pays où, de toute façon, n’importe quelle blonde était voyante, et dont le mari ne parlait pas un mot d’espagnol.
Certes, nous travaillions durement : douze heures par jour, de onze heures le matin à onze heures le soir, sauf le mardi, et deux heures de repos pour la siesta ainsi qu’une demi-heure pour chaque repas. Mais cela nous laissait les douze heures qui restaient, et notre mardi complet.
Même aux chutes du Niagara, nous n’aurions pu vivre une lune de miel aussi agréable. Nous disposions d’une petite pièce dans les combles, à l’arrière au restaurant. Il y faisait chaud mais nous n’y étions pas pendant la journée, et à onze heures du soir, il y faisait toujours bon, quelle qu’ait été la température durant la journée. A Mazatlan, la plupart des habitants de notre classe sociale (la plus infortunée !) n’avaient pas de salle d’eau. Mais nous travaillions et nous vivions dans un restaurant et nous pouvions partager des toilettes à chasse d’eau avec les autres employés pendant les heures de travail. Pendant les douze autres heures, elles étaient à notre seul usage. (Il y avait aussi des tinettes à broyeur au fond, que j’utilisais parfois pendant le travail, mais je crois que Margrethe s’en est toujours abstenue.)
Nous avions la jouissance d’une douche au rez-de-chaussée, juste à côté des toilettes des employés, et l’établissement, vaisselle oblige, disposait d’un énorme chauffe-eau. La Señora Valera était constamment sur notre dos pour nous reprocher d’utiliser trop d’eau chaude (« Le gaz coûte cher ! »), nous l’écoutions patiemment sans rien dire et nous continuions de prendre nos douches bien chaudes.
Le contrat que notre patron avait passé avec l’Etat l’obligeait à nous fournir le gîte et le couvert (et à nous vêtir, selon la loi, ce que je n’appris que bien trop tard).
C’est pourquoi nous mangions et dormions au restaurant. Pour la nourriture, elle n’avait rien de gastronomique, mais elle était bonne.
Mieux vaut vivre d’amour et d’eau fraîche… Nous étions l’un près de l’autre et cela nous suffisait.