Cette conversation avait lieu un mardi, notre jour de congé, unique jour de fermeture du restaurant. Nous étions au sommet d’el Cerro de la Neveria – Icebox Hill, la colline de la Glacière, mais le nom sonne mieux en espagnol. Nous finissions notre pique-nique de midi. La colline se trouvait en pleine ville, tout près du café Pancho Villa, mais c’était cependant une oasis bucolique. Les citoyens de Mazatlan imitaient l’usage espagnol et transformaient les collines en parcs plutôt que de les construire. Heureux pays…
— Chérie, je n’essaierai jamais de faire du prosélytisme religieux avec toi. Mais je veux en apprendre sur toi autant que possible. Je me suis aperçu que je ne connais pas grand-chose des Eglises du Danemark. Elles sont pour la plupart luthériennes, je pense… Mais le Danemark a-t-il sa propre Eglise d’Etat, comme certains autres pays d’Europe ? De toute façon, quelle qu’elle soit, interprétationniste ou libérale – en n’oubliant pas ce que dit le Père Mahaffey avec qui je suis d’accord – je ne crois pas que mon Eglise soit la seule qui permette d’accéder au Ciel. Mais toi, qu’en penses-tu ?
J’étais couché dans l’herbe, bras et jambes étendus. Margrethe était assise à côté de moi, les genoux ramenés sous son menton, les mains croisées, et elle regardait la mer, à l’horizon de l’ouest. Ce qui faisait que son visage se détournait de moi. Elle n’avait pas répondu à ma question et je lui dis doucement :
— Ma chérie, tu m’as entendu ?
— Je t’ai entendu.
Une fois encore, j’attendis, puis j’ajoutai :
— Si je me suis montré indiscret à propos d’un sujet qui ne me regarde pas, excuse-moi et oublions que je t’ai posé cette question.
— Non. Je savais que j’aurais à y répondre un jour. Alec, je ne suis pas chrétienne. (Elle lâcha ses genoux, se retourna et me regarda droit dans les yeux.) Nous pouvons divorcer aussi simplement que nous nous sommes mariés. Il suffit de le dire. Je ne m’y opposerai pas. Et je m’en irai tranquillement. Mais, Alec, quand tu m’as dit que tu m’aimais, et puis, plus tard, que nous étions mariés au regard de Dieu, tu ne m’as même pas demandé ma religion.
— Margrethe…
— Oui, Alec ?
— Je veux que tu ravales ces paroles. Et ensuite, que tu me demandes pardon.
— Mais je ne peux pas te demander pardon de ne pas t’avoir dit cela. A n’importe quel moment, je t’aurais répondu avec sincérité mais tu ne me l’as jamais demandé.
— Je ne veux pas que tu parles de divorce. Tu dois me demander pardon pour avoir osé penser que je voudrais divorcer, quelles que soient les circonstances. Et si tu continues à te montrer aussi méchante, je te battrai. En tout cas, jamais je ne t’abandonnerai. Riche ou pauvre, malade ou bien portant, aujourd’hui et pour toujours, je t’aime. Tu entends, ma fille, je t’aime ! Mets-toi bien cela en tête.
Et, tout à coup, elle fut dans mes bras. C’était seulement la deuxième fois que je la voyais pleurer et je fis la seule chose à faire : je l’embrassai, encore et encore.
Soudain, j’entendis un appel joyeux derrière nous et je me retournai. Nous avions tout le haut de la colline pour nous car la plupart des gens étaient au travail. Mais je m’aperçus que nous avions un public : deux galopins des rues étaient là, si jeunes qu’on n’aurait su dire si c’étaient des garçons ou des filles. Voyant que je les regardais, l’un d’eux cria à nouveau puis fit une imitation bruyante de baiser.
— Fichez le camp ! m’écriai-je. Disparaissez ! Vaya con Dios ! C’est ce qu’il faut dire, Marga ?
Elle s’adressa à eux à son tour et ils déguerpirent en gloussant. Cette interruption avait été la bienvenue. J’avais dit ce que je devais dire à Margrethe, car je devais la rassurer après sa stupide bravade. Pourtant, j’étais rudement secoué.
Je fus sur le point de parler, puis décidai que j’en avais assez dit pour aujourd’hui. Mais Margrethe se cantonna dans un silence qui devint vite pénible. Et je jugeai que les choses ne pouvaient en rester là, ainsi déséquilibrées.
— Mais quelle est ta foi, ma chérie ? Le judaïsme ? Je viens de me souvenir qu’il y a des Juifs au Danemark. Tous les Danois ne sont pas luthériens.
— Il y a des Juifs, oui. Mais un sur mille, pas plus. Non, Alec… Euh… Il y a des dieux plus anciens.
— Plus anciens que Jéhovah ? Impossible.
Margrethe ne répondit pas. C’était un trait typique de sa personnalité. Quand elle n’était pas d’accord, elle ne disait rien. Elle semblait peu se préoccuper d’avoir raison dans une discussion. Et, en cela, elle différait de quatre-vingt-dix-neuf pour cent des humains… la plupart étant prêts apparemment à endurer n’importe quel désastre plutôt que d’avoir tort.
Je dus donc défendre les deux arguments pour que la discussion ne sombre pas.
— Je retire ça. Je n’aurais pas dû dire « impossible ». Je faisais allusion à la chronologie définie par l’évêque Ussher. Si l’on en croit sa datation, en octobre prochain, le monde aura cinq mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit ans. Bien sûr, cette datation ne correspond pas aux Ecritures Saintes. Haies, quant à lui, donne un chiffre différent pour la création, sept mille quatre cent cinq, je crois, mais je m’y retrouve mieux lorsque j’écris les chiffres. D’autres érudits donnent des dates encore différentes. Mais ils sont tous d’accord pour dire que l’unique événement, la création, s’est produit quatre ou cinq mille ans avant le Christ. C’est alors que Jéhovah a créé le monde et, ce faisant, il a également créé le temps. Le temps ne peut exister seul. Corollairement, rien, ni être ni dieu, ne peut être plus ancien que Jéhovah puisqu’il a créé le temps. Tu comprends ?
— J’aurais mieux fait de me taire.
— Chérie ! J’essaie simplement d’avoir avec toi une discussion intellectuelle. Je n’ai jamais voulu te blesser et jamais je ne le ferai. J’ai dit que c’était la théorie orthodoxe quant à l’âge du monde. Il est évident que tu te réfères à une autre. Peux-tu me l’expliquer ? Et éviter de t’en prendre à ce pauvre Alex chaque fois qu’il ouvre la bouche ? J’ai reçu une éducation de prêtre au sein d’une Eglise qui privilégie le prêche. Discuter, pour moi, est aussi naturel que nager pour un poisson. Mais, à présent, c’est à toi de prêcher et à moi de t’écouter. Parle-moi de ces dieux plus anciens.
— Tu les connais. Ce sont les plus anciens et les plus grands et nous les célébrons demain, au milieu de chaque semaine.
— Nous sommes aujourd’hui mardi et demain… Mercredi ! Mercure ! Wednesday ! Le jour de Wotan ! C’est lequel ton dieu ?
— Odin. Wotan est une déformation germanique de l’ancien norvégien. Le père Odin et ses deux frères ont créé le monde. Au début, il n’y avait rien, que le vide. Ensuite, le reste ressemble beaucoup à la Genèse, il y a même Adam et Eve : Ask et Embla.
— Mais, Margrethe, c’est peut-être la Genèse…
— Que veux-tu dire, Alec ?
— La Bible, c’est la parole de Dieu, et en particulier la traduction connue sous le nom de « version du roi James », parce que chaque mot a été soutenu par la prière et corroboré par les recherches des plus grands érudits de ce monde – toute divergence d’opinion ayant été transmise au Seigneur directement par la prière. La Bible du roi James est donc la parole de Dieu. Mais il n’est écrit nulle part qu’elle constitue l’unique parole de Dieu. Les écrits sacrés de n’importe quelle autre race, dans un autre temps, un autre langage peuvent également constituer l’histoire inspirée… si elle est compatible avec la Bible. Et c’est bien ce que tu m’as décrit, n’est-ce pas ?