(Sans cesse, cela m’avait hanté l’esprit, à moi aussi !)
— Non, je dois l’avouer. J’aimerais avoir une Bible sous la main pour y chercher une explication. Mais j’ai eu beau fouiller dans mon esprit, je n’ai rien trouvé qui aurait pu me préparer à tout ça. (Je soupirai.) C’est triste, mais… (je lui souris) la Providence t’a placée sur mon chemin. Il n’est nulle terre qui me soit étrangère si Margrethe s’y trouve.
— Mon très cher Alec, je ne t’ai posé cette question que parce que l’ancienne religion, elle, propose une explication.
— Comment ?
— Oh, elle n’est pas réjouissante. Au commencement de ce cycle, Loki a été terrassé. Connais-tu Loki ?
— Un peu. Il est malveillant.
— « Malveillant », le terme est bien faible. Il est le mal. Durant des milliers d’années, il est resté prisonnier, enchaîné à un rocher. Alec, la fin de chacun des cycles de l’homme commence de la même façon. Loki parvient à se défaire de ses liens… et le chaos s’ensuit.
Elle me regarda avec une infinie tristesse.
— Alec, je suis désolée… mais je crois que Loki est en liberté. Tous les signes le montrent. A présent, n’importe quoi peut arriver. Nous entrons dans le crépuscule des Dieux. Ragnarok approche. Notre monde s’achève.
12
A cette heure-là, il y eut un grand tremblement de terre, et la dixième partie de la ville tomba ; sept mille hommes furent tués dans ce tremblement de terre, et les autres furent effrayés et donnèrent gloire au Dieu du Ciel.
J’ai lavé une nouvelle pile d’assiettes haute comme le phare tout en réfléchissant aux choses que Margrethe m’avait dites par ce bel après-midi sur Icebox Hill. Mais je n’avais plus abordé le sujet avec elle. Et elle ne m’en avait pas reparlé : elle ne revenait plus sur une discussion dès lors qu’elle pouvait garder le silence.
Est-ce que je croyais vraiment à sa théorie à propos de Loki et de Ragnarok ? Bien sûr que non ! Oh, certes, je ne voyais aucune objection à appeler Armageddon « Ragnarok ». Jésus, Joshua ou Jesu. Marie, Miriam, ou Maria. Jéhovah ou Yahvé. Tous les symboles du Verbe sont compréhensibles dès lors que celui qui parle et celui qui écoute sont d’accord sur leur sens. Mais Loki ? Comment voudriez-vous me faire admettre qu’un demi-dieu mythique adoré par une race barbare et ignorante avait pu susciter des changements dans l’univers tout entier ? Non, vraiment !
Je suis un homme moderne, à l’esprit ouvert, mais pas au point d’être exposé à tous les vents. Quelque part dans les Ecritures, il devait se trouver une explication pour ce qui nous était arrivé. Je n’avais vraiment pas besoin d’aller chercher dans les histoires de fantômes de païens morts depuis longtemps.
J’aurais vraiment aimé avoir une bible sous la main. Oh, je ne doutais pas que je pourrais en trouver à la basilique, à trois immeubles de là… en latin ou en espagnol. Je voulais la version du roi James. Bien sûr, il y en avait certainement quelques exemplaires quelque part dans la ville, mais j’ignorais où. Pour la première fois de ma vie, j’enviais la mémoire parfaite de notre prédicateur (le révérend Paul Balonius) qui, au milieu du dernier siècle, avait parcouru tous les Etats du centre pour porter la bonne parole sans même avoir la Bible avec lui. Frère Paul était réputé pour être capable de citer de mémoire n’importe quel verset de n’importe quel Livre, en indiquant le chapitre, le numéro du verset. Il pouvait également réussir le même exploit à l’envers et réciter un verset à partir du Livre, du chapitre, etc.
J’étais né trop tard pour avoir connu frère Paul, et jamais je ne l’avais vu dans sa performance, mais une mémoire parfaite est un don particulier que Dieu accorde plus souvent qu’on ne le croit. Je ne doute pas que frère Paul ait eu ce don divin. Il est mort brusquement, assez mystérieusement et, probablement, en état de péché ; ainsi que le disait mon professeur de mission : il faut faire montre d’une très grande prudence lorsqu’on prie seul auprès d’une femme mariée.
Je n’ai pas le don de Paul. Je peux citer les premiers chapitres de la Genèse, plusieurs psaumes et la nativité selon Saint Luc, ainsi que divers autres passages. Mais, pour le problème que j’affrontais, il me fallait étudier en détail tous les prophètes, et tout spécialement la prophétie connue sous le nom d’Apocalypse selon Saint Jean.
Armageddon approchait-elle ? Etions-nous au seuil du Second Avènement ? Quand sonnerait la trompette, serais-je de nouveau vivant dans ma chair ?
Cette pensée était excitante et il ne me fallait pas la rejeter trop vite. Pour ce grand jour, les vivants pourraient être bien des millions, et cette vaste armée pourrait bien inclure dans ses rangs Alex Hergensheimer. Entendrais-je alors Son Cri ? Verrais-je les morts se dresser et serais-je emporté avec eux dans les nuages pour rencontrer le Seigneur aux cieux afin de me trouver auprès de lui, comme promis ? Le passage le plus exaltant du Livre !
Non pas que j’eusse la moindre assurance de me trouver parmi ceux qui seraient sauvés quand viendrait le grand jour, à supposer même que je sois vivant dans ma chair à cette heure. Etre ministre de la prédication n’améliore pas forcément vos chances. Quand ils savent être honnêtes avec eux-mêmes, les ecclésiastiques ont conscience de cette cruelle vérité, alors que les laïcs ont tendance à croire que les gens de robe ont leurs entrées.
Faux ! Pour un ecclésiastique, il n’y a pas d’excuse. Il ne peut pas prétendre qu’il ne savait pas que c’était défendu, ou invoquer la jeunesse et l’inexpérience, ou bien encore l’ignorance de la loi, ou toute autre excuse, ainsi que le font les laïcs pour garder le salut quand ils se sont par trop éloignés de la perfection morale.
Sachant cela, j’étais bien obligé d’admettre que mon dossier personnel, depuis une date récente, ne pouvait me faire espérer que j’étais au nombre des élus. Bien sûr, j’avais été baptisé. Certaines personnes semblent penser que c’est là une condition permanente, comme un diplôme universitaire. Ça, mon vieux, il vaut mieux ne pas compter dessus ! Je n’avais que trop conscience d’avoir accumulé un nombre impressionnant de péchés depuis quelque temps : Orgueil. Intempérance. Cupidité. Luxure. Adultère. Jalousie. Et bien d’autres.
Plus grave encore : je n’avais pas montré la moindre contrition, même pour les pires d’entre eux.
Par ailleurs, s’il n’était pas prouvé que Margrethe était sauvée et élue pour le paradis, alors je n’avais aucun intérêt à y aller moi-même. Dieu me vienne en aide, mais telle était bien la vérité.
J’étais inquiet pour l’âme immortelle de Margrethe.
Elle ne pouvait prétendre à la seconde chance de toutes les âmes de l’ère pré-chrétienne. Elle était née dans le sein de l’Eglise luthérienne, qui n’était pas mon Eglise mais l’ancêtre de mon Eglise et de toutes les Eglises protestantes, premier fruit de la diète de Worms. (Quand j’étais petit, à l’école du dimanche, cette histoire de diète éveillait en moi des craintes qui n’avaient rien à voir avec la religion !)
La seule manière dont Margrethe pouvait être sauvée était de renoncer à son hérésie et de chercher à renaître. Mais ça, elle devait le faire par elle-même : je ne pouvais rien pour elle.
Au mieux, je pouvais l’inciter à rechercher le salut. Mais il me faudrait m’y prendre avec précaution. On ne persuade pas un papillon de se poser sur sa main en brandissant une épée. Margrethe n’était nullement une païenne ignorante du Christ et elle n’avait besoin que d’un peu d’instruction. Mais non : elle était née dans la chrétienté et elle l’avait rejetée en toute conscience. Elle pouvait citer les Ecritures aussi aisément que moi. Elle avait apparemment étudié la Bible plus profondément et avec plus d’application que la plupart des laïcs. Quand et pourquoi, je ne le lui avais jamais demandé, mais je pense que cela remontait à la période où elle avait commencé à envisager d’abandonner la foi chrétienne. Margrethe était tellement sérieuse et bonne que j’avais la certitude que jamais elle n’aurait pris une décision aussi capitale sans une étude longue et approfondie.