Le problème de Margrethe était-il à ce point urgent ? Est-ce que je disposais de trente ans ou plus pour apprendre tout de son esprit et définir quelle serait la meilleure approche ? Ou bien Armageddon était-elle si proche qu’un seul jour de retard pourrait la condamner pour l’éternité ?
Le Ragnarok païen et l’Armageddon chrétienne ont ceci en commun : la bataille finale sera précédée par de grands signes et des présages. Les événements que nous vivions étaient-ils autant de mauvais augures ? Margrethe le pensait. Pour ma part, je trouvais l’idée que ce changement de monde fût un présage d’Armageddon beaucoup plus séduisante que l’hypothèse d’une paranoïa. Etait-il vraiment possible qu’un bateau fasse naufrage et qu’un monde entier change, uniquement pour m’empêcher de comparer deux empreintes ? Sur le moment, je l’avais pensé mais… Oh, ça suffit, Alex ! Tu n’es pas aussi important que ça. (Ou bien était-ce vrai ?)
Je n’ai jamais été millénariste. J’ai parfaitement conscience que le nombre mille apparaît souvent dans la Bible, et surtout dans les prophéties, mais je n’ai jamais cru que le Tout-Puissant était tenu de travailler en millénaires ou tout autre nombre, uniquement pour faire plaisir aux numérologistes.
D’un autre côté, je sais que des milliers de gens intelligents et dévots accordent une importance énorme à la fin imminente du deuxième millénaire, que devraient suivre le jugement dernier, Armageddon et tout le reste… Ils vont chercher leurs sources dans la Bible et en trouvent la confirmation dans la grande pyramide et tout un choix d’apocryphes.
Mais ils diffèrent quant à la fin de ce millénaire. L’an 2000 ? Ou 2001 ? Ou bien la date correcte selon l’heure locale de Jérusalem ne serait-elle pas le 7 avril 2030 à 15 heures ?… S’il est vrai que les ecclésiastiques connaissent vraiment la date et l’heure précises de la crucifixion – et du tremblement de terre à l’instant de sa mort – par rapport au temps terrestre réel. A moins que ce ne soit le vendredi saint de l’année 2030, si l’on se réfère au calendrier lunaire. Pour ce que nous essayions de dater avec précision, tout cela avait son importance.
Mais si nous faisons commencer le millénaire à la naissance du Christ et non à la date de sa crucifixion, il devient immédiatement évident que ni la date naïve de 2000 A.D., ni même celle, à peine moins naïve, de 2001, ne peuvent correspondre au bimillénaire, parce que Jésus est né à Bethléem le jour de Noël de l’an 5.
Toute personne cultivée sait cela et pourtant personne n’y pense jamais.
Comment est-il possible que l’on fasse une erreur de cinq ans sur le plus grand événement de l’histoire, la naissance de Notre-Seigneur ? Incroyable !
Pourtant, c’est facile à comprendre. C’est un moine du sixième siècle qui a fait une faute d’arithmétique. Notre calendrier actuel Anno Domini n’a existé que des siècles après la naissance du Christ. Quiconque a déjà essayé de déchiffrer sur une pierre angulaire une date gravée en chiffres romains pourra excuser l’erreur du Frère Dionysius Exiguus. Au sixième siècle, il y avait si peu de gens capables de lire que cette erreur resta inaperçue pendant plusieurs années. Et ensuite, il était trop tard pour modifier les écrits. Nous nous trouvons donc devant une situation absurde : la naissance du Christ est antérieure de cinq ans à la naissance du Christ : un irlandisme qui ne peut être résolu qu’en sachant bien qu’une date se réfère à un fait réel et l’autre à un calendrier erroné par rapport au fait.
Pendant deux mille ans, l’erreur du moine a été sans grande importance. Aujourd’hui, cette importance est suprême. Si les millénaristes ont raison, la fin du monde peut être attendue pour le jour de Noël de cette année.
Remarquez bien que je n’ai pas dit le 25 décembre. Le jour et le mois précis de la naissance du Christ demeurent inconnus. Matthieu note qu’Hérode, alors, était roi. Luc précise qu’Auguste était César et Cyrène gouverneur de Syrie, et nous savons tous que Joseph et Marie sont allés de Nazareth à Bethléem pour y être recensés et payer leur impôt.
Il n’existe nulle autre source d’information, pas plus dans les Ecritures que dans l’état civil romain.
Voilà tout ce que nous avons. Selon la théorie millénariste, le jugement dernier pourra intervenir dans trente-cinq ans… ou à la fin de cet après-midi !
Si ce n’était de Margrethe, cette incertitude ne me tiendrait pas éveillé durant des nuits entières. Mais comment puis-je dormir si ma bien-aimée est menacée d’être jetée dans le puits sans fond pour y souffrir l’éternité durant ?
Que feriez-vous à ma place ?
Imaginez-moi, pieds nus sur un plancher graisseux, lavant la vaisselle pour payer ma dette, plongé dans de profondes réflexions sur l’origine et le devenir de toute chose. De quoi mourir de rire ! Mais, pour l’esprit, c’était une nourriture solide, la vaisselle n’accaparant pas trop la pensée.
Parfois, il m’arrivait de comparer ma triste condition présente avec ce que j’avais été récemment, tout en me demandant si je pourrais retrouver mon chemin dans le labyrinthe et regagner l’endroit que je m’étais construit pour y vivre.
Avais-je vraiment envie d’y retourner ? Il y avait Abigail et, bien que la polygamie fût acceptée dans l’Ancien Testament, elle ne l’était pas du tout dans les quarante-six Etats. Cela avait été réglé une fois pour toutes lorsque l’artillerie de l’armée de l’Union avait détruit le temple de l’antéchrist à Salt Lake City et que l’armée avait séparé et dispersé toutes ces « familles immorales ».
Abandonner Margrethe pour Abigail, c’était trop cher payer, même pour retrouver la position de pouvoir et d’influence qui avait été la mienne jusqu’à une date récente. Pourtant, j’avais pris plaisir à mon travail et à la satisfaction du devoir accompli que j’en retirais. Depuis la création de la fondation, ç’avait été notre meilleure année – je parle de la Ligue de Morale des Eglises, organisation à but non lucratif. Non lucratif ne veut pas dire qu’une telle organisation ne paie pas des salaires convenables et même des primes, et je prenais des vacances bien méritées au terme d’une année qui avait été la plus prospère de notre histoire. Trouver des fonds, tel était mon devoir de sous-directeur, car je devais veiller à ce que nos coffres soient pleins.
Mais je tirais une satisfaction bien plus grande de notre travail dans les vignobles, car trouver des fonds ne signifie rien si notre programme de bien-être spirituel n’est pas rempli.
L’année dernière, voici quelles ont été nos réalisations positives :
a) Le vote d’une loi fédérale faisant de l’avortement un crime capital.
b) Le vote d’une loi fédérale faisant de la fabrication, de la vente, de la possession, de l’importation, du transport et/ou de l’usage de toute drogue ou appareil contraceptif des délits passibles d’une peine de prison qui ne soit pas inférieure à un an et un jour avec un maximum de vingt années cependant pour chaque délit – avec rejet du subterfuge hypocrite de « cas de prévention de maladie ».