c) Le vote d’une loi fédérale qui, sans abolir le jeu, place son contrôle et l’octroi des licences sous la juridiction de l’Etat. Un pas après l’autre : en ayant réussi à créer la fondation, nous étions en mesure de nous attaquer pièce par pièce aux deux gros morceaux : le Nevada et le New Jersey. Diviser pour régner !
d) Une décision de la cour suprême où nous étions apparus à titre d’amicus curiae selon laquelle les règles de la communauté de population typique ou moyenne sont applicables dans toutes les villes de chacun des Etats. (Tomkins contre les Allied News Distributors.)
e) Un progrès marquant dans notre mouvement pour que le tabac soit considéré comme une drogue interdite grâce au stratagème tactique consistant à séparer le tabac à priser et le chewing-gum du problème en instaurant une définition des « substances destinées à être brûlées et inhalées ».
f) Progrès aussi à notre meeting annuel et national de prière sur plusieurs sujets qui m’intéressaient tout particulièrement. Comment, par exemple, mettre fin au statut de dégrèvement d’impôt dont bénéficiaient toutes les écoles privées non affiliées à une secte chrétienne ? Aucune politique n’avait encore été définie à ce propos car cela posait le problème épineux des écoles catholiques romaines. Devions-nous les couvrir de notre aile ? Ou le moment était-il venu de frapper ? Pour ceux d’entre nous qui se trouvaient sur la ligne de feu, il avait toujours été particulièrement ardu de décider si les catholiques étaient nos ennemis ou nos alliés.
Quant au problème juif, il était à peine moins difficile. Une solution humaine était-elle possible ? Sinon, que faire ? Devions-nous cueillir l’ortie à pleine main ? Nous ne débattions de telles questions qu’à huis clos.
Une autre question me tenait particulièrement à cœur : la neutralisation de tous les astronomes. L’homme du commun ne réalise pas les méfaits dont les astronomes sont responsables. J’en avais pour la première fois pris conscience à l’école d’ingénieurs. Dans le cadre de l’élargissement des programmes d’étude, je m’étais inscrit au cours d’astronomie descriptive. Il suffit de donner un gros télescope à un astronome, de le laisser libre, sans contrôle, et il ne tardera pas à revenir avec des demi-hypothèses sulfureuses dénigrant les vérités anciennes de la Genèse.
Il n’existe qu’une façon d’agir contre de telles absurdités : casser du livre ! Frapper au niveau de la culture ! Redéfinir ce qui est « éducatif » afin d’exclure ces énormes éléphants blancs que sont les observatoires astronomiques. Faire de l’observatoire naval le seul dispensé d’impôt, réduire son personnel et limiter ses activités aux seules observations en rapport direct avec la navigation. (Les théories les plus subversives et blasphématoires sont venues du personnel civil permanent qui n’a pas suffisamment de travail pour l’absorber.)
Les prétendus « scientistes » ne valent généralement rien de bon et les astronomes sont la pire espèce.
Il existe un autre problème qui resurgit régulièrement à chacune de nos rencontres annuelles de prière, et pour lequel je ne veux dépenser ni temps ni argent, c’est celui du « vote des femmes ». Ces femelles hystériques qui se sont donné le nom de « suffragettes » ne sont pas une menace. Elles n’ont aucune chance de gagner, elles sont seulement contentes de se donner de l’importance en attirant l’attention sur elles. Il est vraiment inutile de les clouer au pilori ou de les envoyer en prison. Il ne faut surtout pas en faire des martyres. Mieux vaut les ignorer.
Il y avait ainsi divers sujets que je rejetais régulièrement de l’agenda, même s’ils étaient intéressants et dignes d’attention. Je ne voulais pas qu’ils soient abordés durant les sessions que je présidais et je préférais les conserver sur ma liste A voir l’année prochaine. Par exemple :
Des écoles séparées pour les garçons et les filles.
La restauration de la peine de mort pour la sorcellerie et le satanisme.
La solution Alaska pour le problème noir.
Le contrôle fédéral de la prostitution.
Et les homosexuels… Quelle était la réponse ? Le châtiment ? La chirurgie ?… Ou quoi d’autre ?…
Les bonnes causes ne manquent pas qui sont autant de gardiennes de l’ordre moral public : ce qui importe, c’est de savoir les choisir pour la plus grande gloire de Dieu.
Mais il se pouvait bien que je n’arrive jamais au terme de toutes ces questions, si fascinantes soient-elles. Un vulgaire plongeur qui en est à peine à apprendre la langue locale (sans la moindre grammaire, j’en étais certain !) ne dispose pas du moindre potentiel de force politique. Par conséquent, plutôt que de me laisser absorber par ces problèmes, je me concentrais sur l’immédiat : l’hérésie de Margrethe et, moins important mais plus urgent, nous libérer de notre condition de peones et prendre le chemin du nord.
Nous étions au service de Don Jaime depuis plus de cent jours quand je lui ai demandé s’il pouvait m’aider à calculer la date exacte à laquelle nous serions libérés de notre contrat. Ce qui était une manière polie de dire : Mon cher patron, le jour venu, comptez sur nous : le jour venu, nous allons détaler comme des lapins. Ça ne fait pas l’ombre d’un doute.
Je m’étais fondé sur une durée de travail obligatoire de cent vingt et un jours… et je faillis en perdre mon (maigre) espagnol lorsque Don Jaime m’annonça qu’il avait calculé cent cinquante-huit jours.
J’avais prévu que nous serions libres la semaine prochaine et voilà qu’il me donnait six semaines de plus !
J’ai protesté, bien entendu, en arguant de notre dette telle qu’elle avait été fixée par le tribunal, divisée par l’enchère sur notre emploi (c’est-à-dire soixante pesos pour Margrethe, la moitié pour moi, plus le gîte et le couvert…), ce qui nous amenait à cent vingt et un jours de travail… et nous en étions à cent quinze.
Non, me dit-il, certainement pas, mais bien plutôt quatre-vingt-dix-neuf. Il me tendit un calendrier et m’invita à faire le compte moi-même. C’est alors que je découvris que nos mardis que nous aimions tant n’avaient en rien réduit notre temps de travail. C’était du moins ce que prétendait notre cher patron.
— De plus, Alexandre, a-t-il continué, tu as oublié d’intégrer l’intérêt des impayés. Et tu n’as pas ajouté le facteur d’inflation. Ni les taxes, et encore moins votre contribution à Notre-Dame des Douleurs. Si tu tombes malade, c’est moi qui devrais t’aider, c’est ça ?
(Ma foi oui, après tout. Je n’y avais jamais vraiment réfléchi, mais un patrón devait certainement cela à ses peones.)
— Don Jaime, le jour où vous vous êtes porté garant de notre dette, le clerc m’a expliqué notre contrat. Et il m’a dit que notre durée de travail serait de cent vingt et un jours. C’est exactement ce qu’il m’a dit !
— Alors, allez vous plaindre à lui, m’a dit Don Jaime avant de me tourner le dos.
Cela m’a singulièrement refroidi. Don Jaime semblait tout à fait décidé à en référer aux autorités, tout comme il l’avait été pour les pourboires de Margrethe. A mon sens, il avait suffisamment affronté ces problèmes de dette pour en connaître par cœur le fonctionnement et il ne craignait pas que le juge ou son clerc s’en prenne à lui.