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Jusqu’à cette nuit-là, jamais je n’avais réussi à en parler en privé avec Margrethe.

— Marga, comment ai-je pu commettre pareille erreur ? Je pensais que ce clerc avait mis tout cela au clair avant de nous faire contresigner la reconnaissance de dettes. Il a bien précisé cent vingt et un jours, n’est-ce pas ?

Elle ne me répondit pas tout de suite. J’insistai :

— N’est-ce pas ce que tu m’as dit toi-même ?

— Alec, en dépit du fait que je pense désormais couramment en anglais – ou, plus récemment, en espagnol –, lorsque je dois faire de l’arithmétique, j’ai recours au danois. En danois, soixante se dit très – et c’est aussi le mot espagnol pour trois. Tu vois à quel point on peut se tromper facilement ? Je ne sais plus si je t’ai dit Ciento y veintiuno ou Ciento y sessentiuno, parce que je ne me rappelle les chiffres qu’en danois, et non en anglais ou en espagnol. Je pensais que tu avais fait la division toi-même.

— Oh, mais je l’ai faite. Je suis bien certain que le clerc n’a pas dit « cent vingt et un ». En fait, il n’a pas prononcé un mot d’anglais dont je me souvienne. Et, à ce moment-là, je ne connaissais pas un mot d’espagnol. C’est le Señor Muñoz qui t’a tout expliqué et tu m’as traduit. Plus tard, j’ai vérifié par l’arithmétique et cela confirmait ce qu’il avait dit. Ou ce que toi tu m’avais dit. Oh, et puis, je ne sais plus !

— Alors, pourquoi ne pas oublier tout ça jusqu’à ce que nous puissions poser la question au Señor Muñoz ?

— Marga, est-ce que l’idée de devoir rester encore cinq semaines de plus dans ce trou te dérange ?

— Oui, mais pas vraiment, Alec. J’ai toujours été obligée de travailler, tu sais. Sur le bateau, c’était plus dur qu’enseigner à l’école, mais cela me permettait de voyager et de visiter des endroits étrangers. Etre serveuse ici c’est un peu plus dur que de faire le ménage des cabines du Konge Knut, mais tu es auprès de moi et c’est cela avant tout qui me permet de tenir. Je voudrais retourner avec toi dans ton pays… mais ce n’est pas le mien, et je ne suis pas aussi impatiente que toi de partir. Pour moi, vois-tu, désormais, mon pays c’est là où tu te trouves.

— Chérie, tu es tellement civile, logique et raisonnable que, parfois, je me retrouve vraiment le dos au mur.

— Alec, je n’en avais pas l’intention. Tout ce que je veux, c’est cesser de m’en préoccuper jusqu’à ce que nous puissions rencontrer le Señor Muñoz. Pour l’instant, je n’ai qu’un désir : te masser le dos pour te détendre.

— Madame, vous m’avez convaincu ! Mais seulement si j’ai le privilège de masser vos pauvres pieds fatigués en premier.

Nous avons eu satisfaction l’un et l’autre. Ah ! Le paradis après le désert !

Les mendiants peuvent se montrer plutôt exigeants. Le lendemain matin je me levai de bonne heure pour aller rendre visite au garçon de courses du clerc. Il me dit que je ne pourrais pas voir le clerc avant que la session du tribunal ne soit levée, aussi décidai-je d’un rendez-vous pour la même heure, mais le mardi. Ou plutôt d’un demi rendez-vous, car le Señor Muñoz ne serait pas appelé à se présenter. (Mais il serait là, Deus volent.)

Donc, comme d’habitude, ce mardi-là, nous sommes partis pour notre pique-nique, puisque nous ne devions pas rencontrer le Señor Muñoz avant quatre heures de l’après-midi. Mais nous étions plutôt habillés pour un déjeuner du dimanche que pour un pique-nique du mardi. J’entends par là que nous avions pris un bain le matin, que je m’étais rasé, que j’avais mis mes plus beaux vêtements et des chaussures. Les vêtements m’avaient été certes prêtés par Don Jaime, mais ils étaient propres et nets, et préférables au pantalon fatigué de garde-côte que je portais toute la journée dans l’arrière-cuisine. Margrethe, quant à elle, avait la robe flamboyante dont elle avait hérité à son arrivée à Mazatlan.

Nous avions pris grand soin l’un et l’autre à éviter la sueur et la poussière, mais je n’aurais su dire pour quelle raison. Je pense que nous considérions que nous nous devions de faire bonne figure pour comparaître devant la cour.

Comme à l’accoutumée, nous avons marché jusqu’à la fontaine pour rendre visite à notre ami Pepe avant de rebrousser chemin pour escalader la colline. Il nous a accueillis comme de vieux copains intimes et nous avons échangé ces propos affables qui conviennent si bien à l’espagnol et que l’on ne rencontre jamais en anglais. Cette visite hebdomadaire que nous rendions à Pepe était devenue une part importante de notre vie sociale. Nous en connaissions bien plus sur lui à présent – par Amanda et non par lui – et je le respectais plus encore qu’auparavant.

Pepe n’était pas né infirme (contrairement à ce que j’avais pensé tout d’abord). Il avait autrefois été conducteur de camion. Il faisait l’itinéraire des montagnes, vers Durango et au-delà. Et puis il avait eu un accident et il s’était retrouvé cloué sous son camion pendant deux jours à attendre les secours. Lorsqu’on avait admis à Notre-Dame des Douleurs, il était donné pour mort.

Mais Pepe était plus résistant qu’il n’y paraissait. Quatre mois plus tard il sortait de l’hôpital. Quelqu’un avait fait la quête pour lui acheter sa chaise roulante, il avait reçu sa licence de mendiant et il s’était installé près de la fontaine. Il était devenu l’ami des passants, l’ami des Don, arborant un éternel sourire malgré l’atroce destin qui l’avait frappé.

Nous avons conversé un moment à propos de nos santés respectives, de la vie de tous les jours, de nos amis communs, et puis, à l’instant de nous séparer, jugeant qu’il s’était écoulé un intervalle de temps décent, j’ai tendu à Pepe un billet d’un peso.

Il me l’a rendu aussitôt.

— C’est vingt-cinq centavos, mon ami. Vous n’avez pas la monnaie ? Voulez-vous que j’en fasse ?

— Pepe, tu es notre ami, et nous voulions que tu gardes ce cadeau bien ordinaire.

— Non, non, non. Je suis prêt à prendre les dents des touristes, et même le reste si je peux, mais pour toi, mon ami, ça reste vingt-cinq centavos.

Je n’ai pas discuté. Au Mexique, ou bien un homme a sa dignité ou bien il est mort.

El Cerro de la Neveria est haut de cent mètres. Nous avons escaladé la pente très lentement. Je traînais un peu derrière car je ne voulais pas que Margrethe se fatigue. D’après certains signes, j’étais presque sûr qu’elle était enceinte. Mais elle n’avait pas jugé bon de m’en toucher mot et, bien entendu, je n’osais pas soulever la question.

Nous avons retrouvé notre endroit préféré. Nous profitions là de l’ombre d’un petit arbre mais aussi d’une vue absolument panoramique, sur trois cent soixante degrés. Vers le nord-ouest, sur le golfe de Californie, à l’ouest sur le Pacifique, avec à l’horizon des nuages, peut-être, qui couronnaient un pic à la pointe de la Baja, à trois cent cinquante kilomètres de là. Au sud-ouest, la vue portait sur notre péninsule vers la Cerro Vigia (la Colline Bellevue), avec la magnifique Playa de las Olas Altas en avant-plan. Au-delà, c’était Cerro Creston sur laquelle se dressait le phare géant, le Faro, qui commandait la pointe de la péninsule, au sud, de l’autre côté de la ville, tout près du terrain des Gardes-Côtes. A l’est et au nord, des montagnes se dressaient, nous dissimulant Durango, à moins de trois cents kilomètres. Mais aujourd’hui, l’air était limpide et nous avions l’impression que nous aurions touché les pics en tendant la main.