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Très sincèrement, je ne suis pas cynique. Je sais à quel point les hommes sont faibles lorsqu’ils tentent de se persuader que c’est le Seigneur qui a voulu qu’ils fassent ce qu’ils ont toujours souhaité faire. Et, dans ce domaine, je ne suis pas meilleur que mes frères.

Mais ce qui me turlupinait vraiment, c’était de savoir que le Canada ne faisait qu’un avec nous. La plupart des Américains ne comprennent pas pourquoi les Canadiens ne nous aiment pas (c’est mon cas), mais c’est pourtant la triste réalité. On reste confondu à la pensée que jamais les Canadiens ne voteraient pour une éventuelle unification.

Je me rendis au bureau central de la bibliothèque et demandai à consulter une histoire générale récente des Etats-Unis. Je venais à peine de m’y plonger lorsque, portant mon regard sur l’horloge murale, je remarquai qu’il était déjà presque quatre heures… Il allait donc falloir que je m’active si je voulais être de retour à temps dans mon arrière-cuisine. Je ne pouvais pas emporter de volumes car je n’étais pas en mesure de déposer la caution exigible des non-résidents.

Tout d’abord, les modifications politiques étaient moins importantes que les changements au niveau technique et culturel. Je pris conscience, très vite, que ce monde était physiquement et technologiquement plus avancé que le mien. En vérité, je l’avais compris dès que j’avais découvert pour la première fois cet appareil de « télévision ».

Je n’ai jamais vraiment compris comment ça se passe. J’ai tenté d’en apprendre un peu sur le sujet à la bibliothèque et je suis tombé très vite sur la rubrique « électronique ». (Notez bien : Non pas « électricité » mais « électronique ».) J’ai donc tenté d’en connaître un peu plus sur l’électronique et je me suis heurté à des mathématiques totalement incompréhensibles. Jamais, depuis l’époque où j’avais décidé de capituler devant la thermodynamique pour embrasser la foi, je n’avais rencontré des équations aussi absconses, hermétiques et confondantes. Je ne crois pas que même à l’école de technologie j’aie jamais affronté un tel galimatias : du moins pas durant mes études.

Mais la supériorité technologique de ce monde était visible dans bien d’autres domaines que la télévision. Les « feux de circulation », par exemple. Vous avez probablement vu ces villes tellement engorgées par le trafic qu’il y est quasiment impossible de franchir une artère sans l’intervention de plusieurs agents de police. Et vous avez sans doute été parfois irrité lorsque l’un desdits agents a cru bon de stopper la file dans laquelle vous vous trouviez pour laisser passer une personnalité politique ou je ne sais qui…

Alors, pouvez-vous imaginer ce qui se passe lorsqu’un trafic particulièrement intense est contrôlé sans l’intervention du moindre officier de police ? Uniquement par des feux colorés impersonnels ?

Croyez-moi : c’était exactement comme ça que ça se passait à Nogales.

Voici comment :

A chaque carrefour important, vous disposez un minimum de douze feux, en quatre groupes de trois, chacun d’eux faisant face à un point cardinal et muni d’un cache afin qu’il ne soit visible que d’une seule direction. Dans chaque groupe, vous avez un feu rouge, un feu vert, et un feu orange. Ces feux fonctionnent grâce à l’électricité et sont suffisamment brillants pour être vus, même sous le soleil, à plus d’un kilomètre de distance. Mais il ne s’agit pas de lampes à arc. Ce ne sont que des ampoules Edison très puissantes – ce qui est important car ces feux doivent être allumés et éteints à tout instant, et sont censés fonctionner ainsi durant des heures, en fait vingt-quatre heures par jour, des jours durant.

Ces feux sont placés en hauteur, sur des poteaux télégraphiques, ou bien suspendus au-dessus des carrefours afin que tous les conducteurs ou les cyclistes puissent les apercevoir d’aussi loin que possible. Quand les feux verts s’illuminent, disons au nord et au sud, ce sont les feux rouges qui s’allument par contre à l’est et à l’ouest. Et alors, le trafic peut s’écouler du nord au sud et réciproquement, tandis que tous les véhicules venant de l’est ou de l’ouest doivent demeurer sur place et attendre. Exactement comme si un officier de police se trouvait là et qu’il ait sifflé en levant les bras pour indiquer aux véhicules allant au nord ou au sud de passer et à ceux venant de l’ouest ou de l’est de s’arrêter.

Est-ce que c’est bien clair ? Les feux colorés remplacent les signaux de l’officier de police.

Les feux orange sont l’équivalent du sifflet : ils préviennent d’un imminent changement de la situation.

Mais où est l’avantage ? Puisqu’il faut bien quelqu’un, fort probablement un policier, pour changer les feux ? La réponse est simple : les feux changent automatiquement à distance (à des kilomètres de distance, en fait !) car ils sont commandés par un tableau de contrôle central.

Ce système comporte encore bien d’autres merveilles ingénieuses : par exemple des dispositifs de comptage électrique qui décident du temps pendant lequel tel ou tel feu doit s’allumer pour régler au mieux la circulation, des feux spéciaux qui contrôlent les virages à gauche ou qui facilitent le passage des piétons… Mais le prodige absolu c’est que les gens obéissent !

Réfléchissez. Sans qu’il y ait le moindre policier à proximité, les gens obéissent à ces feux mécaniques, à ces appareils aveugles et muets comme s’il s’agissait de vrais policiers !

Les gens de ce monde sont-ils dociles comme des moutons au point d’être si aisément contrôlés ? Non. Je m’étais posé la question et je trouvai en réponse certaines statistiques à la bibliothèque. Dans ce monde, le taux de criminalité est notablement plus élevé que dans celui où je suis né. A cause de ces feux bizarres ? Non, je ne le crois pas. Je crois plutôt que les gens, ici, quoiqu’ils soient enclins à la violence entre eux, acceptent d’obéir aveuglément à ces feux comme une chose logique. Peut-être…

En tout cas, c’est passablement étrange.

Une autre différence évidente sur le plan technologique : le trafic aérien. Oh, rien à voir avec les aéronefs dirigeables, silencieux, propres et sûrs de mon monde natal… Non, non ! Les engins, ici, ressemblent plus aux aeroplanos du monde mexicain où Margrethe et moi avons rempli nos contrats à la sueur de notre front, avant le grand séisme de Mazatlan. Mais ils sont plus gros, plus rapides, plus bruyants, et ils volent tellement plus haut que les aeroplanos que nous avons connus qu’ils n’ont presque rien à voir avec eux. En fait, ils sont sans doute complètement différents, puisqu’on les appelle ici des jets. Etes-vous capable d’imaginer un appareil qui peut voler à plus de quinze kilomètres au-dessus du sol ? Et d’imaginer une sorte d’énorme voiture qui se déplace plus vite que le son ? Et un sifflement tellement aigu qu’il vous en fait mal aux dents ?

Ici, on appelle ça « le progrès ». Je regrette tant le confort et l’harmonie du LTA Comte Von Zeppelin. Car, ici, vous n’êtes jamais vraiment à l’abri de ces monstres. Plusieurs fois par jour, ces choses passent en hurlant au-dessus de la mission, très bas, au moment où elles s’approchent du terrain où elles se posent, au nord de la ville. Ce bruit épouvantable me perturbe et rend Margrethe très nerveuse.

Pourtant, la plupart de ces améliorations apportées par la technologie constituent réellement un progrès : la plomberie s’est améliorée, l’éclairage aussi, tant à l’extérieur que dans les demeures, les routes sont meilleures aussi, de même que la construction, et il existe de multiples sortes de machinerie pour rendre le labeur humain moins onéreux et plus productif. Je n’ai jamais été un de ces malades qui prônent le retour à la nature et qui méprisent toute recherche technique. La plupart de ceux qui ont cette attitude mourraient de faim très rapidement si l’infrastructure technologique disparaissait.