Mr Norrell secoua la tête et refusa de répondre.
Childermass s’en chargea à sa place.
— Alors, toute la magie anglaise devrait être réinterprétée à la lumière de ce qui serait retrouvé.
Lascelles leva un sourcil.
— Est-ce vrai ? demanda-t-il.
Mr Norrell hésita et donna la forte impression de penser le contraire.
— Et vous, croyez-vous qu’il s’agissait du livre du roi ? lança Lascelles à Childermass.
Childermass haussa les épaules.
— Findhelm le croyait certainement. À Richmond, j’ai déniché deux vieilles personnes qui avaient servi la maison de Findhelm dans leur jeunesse. Elles m’ont déclaré que le livre du roi était la fierté de son existence. À ses yeux, il était d’abord le gardien du livre, et tout le reste – ses qualités de mari, parent, fermier – venait après. – Childermass marqua une pause. – La plus grande gloire et le plus lourd fardeau octroyés à un homme de notre époque, murmura-t-il d’un ton pensif. Findhelm sembla avoir été lui-même un théoricien de la magie de médiocre qualité. Il achetait des ouvrages sur la magie et prenait des cours payants auprès d’un magicien de Northallerton. Cependant, un détail m’a frappé comme étant très curieux : ces deux vieux domestiques m’ont répété avec insistance que Findhelm n’avait jamais lu le livre du roi et n’avait qu’une très vague notion de son contenu.
— Ah ! s’exclama à mi-voix Mr Norrell.
Lascelles et Drawlight reportèrent leurs regards sur lui.
— Alors il ne savait pas lire, conclut Mr Norrell. Enfin, cela est très…
Il redevint silencieux et se mit à se ronger les ongles.
— Peut-être était-il écrit en latin, suggéra Lascelles.
— Pourquoi supposez-vous que Findhelm ne savait pas le latin ? répliqua Childermass avec une certaine irritation. Parce qu’il était fermier ?
— Oh ! Je ne voulais pas manquer de respect envers les fermiers, je vous assure, se récria Lascelles avec un rire. Le métier a son utilité. Néanmoins, en général, les fermiers ne sont guère connus pour leurs études classiques. Cette personne eût-elle seulement reconnu du latin si elle en avait eu sous les yeux ?
Childermass rétorqua que, oui, bien sûr, Findhelm aurait reconnu du latin. Il n’était point un sot.
À quoi Lascelles répliqua froidement n’avoir jamais prétendu qu’il en était un.
Le ton montait, quand ils furent tous deux brusquement réduits au silence par Mr Norrell.
— Lorsque le roi Corbeau a pris pied pour la première fois en Angleterre, dit-il lentement d’un air pensif, il ne savait ni lire ni écrire. Peu de gens savaient à cette époque, y compris chez les rois. En outre, le roi Corbeau avait été élevé dans une maison enchantée, où l’écriture n’existait pas. Il n’avait même jamais vu de textes écrits. Ses nouveaux domestiques humains lui en montrèrent et lui expliquèrent leur utilité. Le roi était alors un tout jeune homme, âgé tout au plus de quatorze ou quinze ans. Il avait déjà conquis des royaumes dans deux mondes différents, et était doté de tous les talents qu’un magicien pouvait souhaiter. Bouffi d’arrogance et d’orgueil, il n’avait aucun désir de lire dans les pensées des autres hommes. Qu’étaient donc les pensées des autres comparées aux siennes ? Il refusa donc d’apprendre à lire et à écrire le latin – ce que ses domestiques lui recommandaient – et inventa à la place une écriture à lui, afin de garder ses pensées pour la postérité. Sans doute cette écriture reflétait-elle les rouages de son esprit mieux que le latin ne l’eût fait. Cela se passait au tout début. Cependant, plus il demeurait en Angleterre, plus il changeait. Il devenait moins taciturne, moins solitaire : moins proche des fées et plus proche des humains. À la fin, il consentit à apprendre à lire et à écrire comme les hommes. Mais il n’oublia jamais son propre système d’écriture – « les Lettres du roi », tel est son nom – et l’enseigna à certains magiciens privilégiés afin qu’ils pussent mieux entendre sa magie. Martin Pale cite les Lettres du roi, ainsi que Belasis. Ni l’un ni l’autre, toutefois, n’en ont jamais vu le moindre trait de plume. Si un spécimen en a survécu, et de la main du roi, alors, assurément…
M. Norrell se tut de nouveau.
— Décidément, monsieur Norrell, intervint Lascelles, vous êtes plein de surprises, ce soir ! Tant d’admiration pour un homme que vous avez toujours prétendu haïr et mépriser !
— Mon admiration ne diminue aucunement ma haine ! rétorqua sèchement Mr Norrell. J’ai dit qu’il était un magicien hors pair. Je n’ai pas dit qu’il était honnête homme ou que je saluais son influence sur la magie anglaise ! Au reste, ce que vous venez d’entendre était mon opinion personnelle et n’est pas destiné à circuler dans le public. Childermass le sait, lui me comprend.
Mr Norrell jeta un regard nerveux à Drawlight. Ce dernier n’écoutait plus depuis un bon moment, dès qu’il avait découvert que l’histoire de Childermass ne concernait personne du beau monde, seulement des paysans du Yorkshire et des domestiques ivres. Il était occupé à polir sa tabatière avec son mouchoir.
— Clegg a donc dérobé ce livre ? demanda Lascelles à Childermass. Est-ce là ce que vous prétendez ?
— En quelque sorte. À l’automne 1754, Findhelm a donné le livre à Clegg en le priant de le remettre à un habitant du village de Bretton, dans le Derbyshire Peak. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Clegg s’est mis en route et, le troisième ou le quatrième jour de son voyage, il a atteint Sheffield. Il s’est arrêté à une taverne et, là, il s’est acoquiné avec un individu, maréchal-ferrant de son état, dont la réputation de buveur était presque aussi bien établie que la sienne. Ils se sont lancés dans un concours de beuverie qui a duré deux jours et deux nuits. Au début, ils buvaient simplement pour voir lequel des deux tenait le mieux la boisson, mais, le deuxième jour, ils ont commencé à se jeter mutuellement d’absurdes défis d’ivrognes. Une caque de harengs saurs était oubliée dans un coin. Clegg défia le maréchal-ferrant de marcher sur un tapis de harengs. Un public s’était déjà assemblé. Tous les spectateurs et les désœuvrés déversèrent les harengs et recouvrirent le sol de poissons. Le maréchal-ferrant marcha d’une extrémité de la salle à l’autre jusqu’à ce que le sol ne fût qu’une purée nauséabonde de poissons écrasés et que lui-même fût couvert de sang de la tête aux pieds, après les chutes qu’il avait faites. Ensuite, le maréchal-ferrant défia Clegg de marcher sur le bord du toit de la taverne. Clegg était déjà aviné depuis un jour entier. Maintes fois, les témoins de la scène crurent qu’il allait tomber et casser son cou de vaurien, mais il ne tomba pas. À son tour, Clegg défia le maréchal-ferrant de rôtir ses chaussures et de les sucer – ce que fit le maréchal-ferrant – et, finalement, le maréchal-ferrant mit Clegg au défi de manger le livre de Robert Findhelm. Clegg déchira celui-ci en lambeaux et le mangea bout après bout.
Mr Norrell poussa un cri d’horreur. Lascelles battit des paupières sous l’effet de la surprise.
— Quelques jours plus tard, reprit Childermass, quand Clegg reprit conscience, il s’avisa qu’il s’était mal conduit. Il gagna Londres et, quatre ans après cet épisode, dans une taverne de Wapping, culbuta une serveuse qui était la mère de Vinculus.
— En vérité, l’explication est limpide ! s’écria Mr Norrell. Le livre n’est pas perdu du tout ! L’histoire du concours d’ivrognerie était une pure invention de Clegg pour jeter de la poudre aux yeux de Findhelm ! En réalité, il a gardé le livre et l’a donné à son fils ! Voyons, si seulement nous pouvions découvrir…
— Mais pourquoi ? objecta Childermass. Pourquoi aurait-il dû se donner tant de mal afin de procurer le livre à un fils qu’il n’avait jamais vu et dont il ne se souciait guère ? D’ailleurs, quand Clegg a pris la route du Derbyshire, Vinculus n’était pas né…