En remontant la colline, les guerrilleros doutaient du succès de l’opération ; après tout, la silhouette en uniforme écarlate était toujours parmi les Français au moment où ceux-ci s’enfuyaient. Ils regagnèrent les arbustes où ils avaient laissé le magicien et furent étonnés de ne pas le trouver seul. Le major Grant était en sa compagnie. Fraternellement assis sur un rocher, les deux hommes se restauraient de poulet froid et de bordeaux rouge.
— … Brighton est très bien, expliquait le major Grant, mais Weymouth garde ma préférence.
— Vous me surprenez, rétorquait Strange. Je déteste Weymouth. J’y ai passé une des plus misérables semaines de ma vie. J’étais terriblement épris d’une jeune fille, Marianne, et elle m’a rembarré pour un bougre qui avait une plantation en Jamaïque et un œil de verre.
— Ce n’est pas la faute de Weymouth, protesta le major Grant. Ah ! capitaine Saornil ! – Et d’agiter un pilon de poulet en direction du commandant en guise de salut – Buenos dias !
Entre-temps, les officiers et les soldats de l’escorte française poursuivaient leur route vers la France et, une fois arrivés à Bayonne, ils remirent leur prisonnier à la garde du directeur de la police secrète de Bayonne. Le directeur de la police secrète s’avança pour accueillir ce que, en toute confiance, il croyait être le major Grant. Il fut quelque peu interloqué quand, après avoir tendu la main pour serrer celle du major, le bras entier lui resta dans la main. Il fut si surpris qu’il laissa celui-ci tomber par terre, où il se brisa en mille morceaux. Il se tourna pour présenter ses excuses au major Grant et fut encore plus consterné de découvrir de grosses fissures noires qui apparaissaient sur tout le visage du major. Ensuite, une partie de la tête du major se détacha – moyennant quoi l’on découvrit qu’il était entièrement creux à l’intérieur. L’instant d’après, il tombait en miettes, tel le personnage Humpty Dumpty dans À travers le miroir.
Le 22 juillet, Wellington livrait bataille aux Français devant l’ancienne cité universitaire de Salamanque. De date récente, ce fut la victoire la plus décisive pour une armée britannique.
Cette nuit-là, l’armée française se replia à travers les bois situés au sud de Salamanque. En courant, les soldats qui levaient les yeux eurent la stupéfaction de voir des nuées d’anges descendre entre les arbres obscurs. Les anges brillaient d’un éclat éblouissant. Leurs ailes étaient aussi blanches que celles des cygnes, et leurs robes offraient les coloris changeants de la nacre, des écailles de poisson ou des deux avant l’orage. Dans leurs mains, ils tenaient des lances ardentes et leurs yeux flamboyaient d’une fureur divine. Ils volaient parmi les arbres avec une stupéfiante rapidité et brandissaient leurs lances au nez des Français.
Beaucoup de soldats furent frappés d’une telle terreur qu’ils repartirent à toutes jambes vers la cité – vers l’armée britannique lancée à leurs trousses. La plupart étaient cependant trop effrayés pour faire autre chose que rester figés, le regard fixe. Un gaillard, plus brave et plus déterminé que les autres, tenta de comprendre ce qui arrivait. Il lui paraissait hautement improbable que le ciel se fût brusquement allié aux ennemis de la France ; après tout, on n’avait jamais entendu pareille chose depuis le temps de l’Ancien Testament. Il remarqua que, si les anges menaçaient les soldats de leurs lances, ils ne les attaquaient pas. Il attendit que l’un d’entre eux fondît dans sa direction, puis lui plongea son sabre à travers le corps. L’arme ne rencontra aucune résistance, seulement le vide. L’ange ne montra aucun signe de souffrance ou de peur. Aussitôt le Français cria à ses compatriotes qu’il n’y avait aucune crainte à avoir ; ce n’était là que des illusions inoffensives, produites par le magicien de Wellington.
Les soldats français continuèrent leur route, poursuivis par les anges fantômes. Alors qu’ils émergeaient des arbres, ils se trouvèrent sur la berge de la Tormes. Un vieux pont enjambait la rivière, donnant accès à la ville d’Alba de Tormes. À cause d’une erreur due à l’un des alliés de Lord Wellington, ce pont avait été laissé sans surveillance. Les Français le franchirent et se sauvèrent à travers la ville.
Quelques heures plus tard, peu après l’aube, Lord Wellington à cheval traversait avec lassitude le pont d’Alba de Tormes. Trois autres gentlemen l’accompagnaient : le lieutenant-colonel de Lancey, sous-intendant de l’armée, un beau jeune homme du nom de Fitzroy Somerset, alors attaché militaire de Lord Wellington, et Jonathan Strange. Tous étaient poussiéreux et souillés par les combats ; aucun ne s’était couché depuis plusieurs jours : et il n’y avait guère de chances qu’ils pussent le faire de sitôt, Wellington étant déterminé à poursuivre les Français en déroute.
La ville, avec ses églises, ses couvents et ses édifices médiévaux, se détachait nettement sur un ciel opalescent. Malgré l’heure matinale (il n’était pas plus de cinq heures et demie), tout le monde était déjà levé. Les cloches sonnaient pour célébrer la défaite des Français. Des régiments de soldats britanniques et portugais épuisés défilaient dans les rues, et les habitants sortaient de leurs maisons pour les presser d’accepter du pain, des fruits et des fleurs. Des charrettes transportant des blessés s’alignaient contre un mur, pendant que l’officier responsable envoyait des hommes à la recherche de l’hôpital local et d’autres abris où les loger. Dans l’intervalle, cinq ou six religieuses au visage ingrat mais d’apparence experte avaient accouru d’un des couvents et circulaient parmi les victimes pour leur donner à boire du lait frais dans un gobelet en étain. Des garçonnets que plus personne ne pouvait convaincre de rester au lit acclamaient avec excitation tous les soldats qu’ils voyaient et improvisaient des parades de la victoire derrière ceux qui le voulaient bien.
Lord Wellington regarda autour de lui.
— Watkins ! cria-t-il, hélant un soldat en uniforme d’artilleur.
— Oui, monsieur ? répondit l’homme.
— Je suis en quête de mon petit-déjeuner, Watkins. Je ne pense pas que vous ayez aperçu mon cuisinier ?
— Le sergent Jefford a prévenu qu’il avait vu vos gens monter au château, monseigneur.
— Merci, Watkins, dit monsieur le duc, se remettant en route avec son escorte.
Le château d’Alba de Tormes n’avait plus grand-chose d’un château. Bien des années auparavant, au début de la guerre, les Français l’avaient assiégé et, à l’exception d’une seule tour, il était en ruine. Désormais les oiseaux et les bêtes sauvages nichaient et creusaient leurs terriers là où jadis les ducs d’Alba vivaient dans un luxe inimaginable. Les belles fresques italiennes qui faisaient autrefois la renommée du château étaient beaucoup moins impressionnantes, à présent que les plafonds avaient tous disparu et qu’elles avaient été soumises aux caresses brutales de la pluie, de la grêle, du grésil et de la neige. La salle à manger manquait de certaines des commodités dont les autres salles à manger étaient pourvues ; elle s’ouvrait sur le ciel, et un jeune bouleau croissait au beau milieu. Ces désagréments ne troublaient en rien les domestiques de Lord Wellington ; ils étaient accoutumés à servir les repas de monsieur le duc en des lieux bien plus étranges. Ils avaient installé une table sous le bouleau et l’avaient recouverte d’une nappe blanche. Pendant que Wellington et ses compagnons montaient au château, ils commençaient à dresser des assiettes de petits pains et de tranches de jambon espagnol, des saladiers d’abricots et des plats de beurre frais. Le cuisinier de Wellington sortit pour mettre à frire du poisson, des rognons à la diable, et préparer du café.