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— Nous lui avons posé la question, monsieur. Il est resté évasif et a refusé de nous répondre. Il nous a demandé, cependant, de mettre les morts en lieu sûr, dans un endroit où ils ne risquent pas de s’égarer ni d’être malmenés.

— Enfin, j’imagine qu’on ne doit pas employer un magicien pour se plaindre ensuite qu’il ne soit pas du même bois que les autres ! soupira Wellington.

À cet instant, un officier qui se tenait tout près cria que les dragons avaient pris le galop et allaient attaquer les Français. Oubliées, les bizarreries des magiciens ! Lord Wellington rajusta sa lunette à son œil et tous les hommes tournèrent leur attention vers les combats.

Pendant ce temps, Strange était revenu du champ de bataille au château d’Alba de Tormes. Dans la tour de l’armurerie (la seule partie du château encore debout), il avait découvert une salle vide d’occupants, qu’il s’était appropriée. Les quarante livres de Mr Norrell se répartissaient à travers la pièce, tous encore plus ou moins entiers, bien que certains incontestablement dépenaillés. Le sol était jonché de carnets de Strange et de morceaux de papier où étaient griffonnées des bribes de charmes et de formules magiques. Sur une table, au centre de la salle, trônait un grand plat d’argent rempli d’eau. Les volets étaient fermés, et la seule lumière présente provenait du plat d’argent. À tout prendre, c’était un véritable antre de magicien ; la jolie domestique espagnole qui apportait du café et des biscuits aux amandes à intervalles réguliers était terrifiée et ressortait en courant dès qu’elle avait posé ses plateaux.

Un officier du 18e de hussards, un certain Whyte, était arrivé pour seconder Strange. Le capitaine Whyte avait logé quelque temps dans la demeure du ministre plénipotentiaire britannique à Naples. Expert en langues, il comprenait parfaitement le dialecte napolitain.

Strange n’eut aucune difficulté à évoquer les visions demandées, mais, ainsi qu’il l’avait prédit, celles-ci donnèrent très peu d’indications sur le lieu où les hommes se cachaient. Les canons, découvrit-il, se trouvaient à demi dissimulés derrière des rochers d’un jaune pâle – le type de rochers généreusement éparpillés dans toute la Péninsule – et les hommes bivouaquaient dans un maigre bois d’oliviers et de pins – le type de bois qu’on apercevait en jetant son regard dans n’importe quelle direction.

Le capitaine Whyte se tenait au côté de Strange et traduisait tout ce que les Napolitains disaient en un anglais clair et concis. Bien qu’ils eussent scruté la cuvette d’argent toute la journée, ils apprirent toutefois peu de choses. Quand un homme a faim depuis dix-huit mois, quand il n’a pas vu sa femme ou sa dulcinée depuis deux ans et qu’il a passé les quatre derniers mois à dormir dans la gadoue ou sur des pierres, sa conversation a tendance à s’émousser quelque peu. Les Napolitains avaient très peu à raconter, et leurs propos tournaient essentiellement autour des victuailles qu’ils rêvaient de croquer, des attraits de leurs épouses et bien-aimées absentes qu’ils rêvaient de lutiner et des moelleux matelas de plumes sur lesquels ils rêvaient de dormir.

Pendant la moitié de la nuit et la majeure partie du jour suivant, Strange et le capitaine Whyte ne quittèrent pas la tour de l’armurerie, absorbés par la tâche monotone d’observer les Napolitains. Vers la fin du second jour, un aide de camp* apporta un message de Wellington. Monsieur le duc avait établi son quartier général en un lieu qui s’appelait Flores de Avila, et Strange et le capitaine Whyte étaient sommés de s’y rendre aux ordres. Aussi remballèrent-ils les livres de Strange et le plat d’argent, rassemblèrent-ils leurs autres effets, puis partirent-ils sur les routes brûlantes et poudreuses.

Flores de Avila se révéla être un endroit assez obscur ; aucun des Espagnols, hommes ou femmes, que le capitaine Whyte accosta ne connaissait ce nom. Par chance, quand deux des plus grandes armées d’Europe ont voyagé récemment sur une route, elles ne peuvent pas ne pas laisser de traces de leur passage ; Strange et le capitaine Whyte s’avisèrent que le meilleur plan était de suivre leur sillage de bagages abandonnés, de charrettes cassées, de cadavres et de corbeaux occupés à festoyer. Sur un arrière-plan de plaines désertes et jonchées de cailloux, ces visions évoquaient des vignettes d’une peinture médiévale de l’enfer, et elles incitèrent Strange à émettre bon nombre de remarques mélancoliques sur l’horreur et la futilité de la guerre. D’ordinaire, le capitaine Whyte, soldat de métier, se serait senti enclin à discuter, mais il était lui aussi affecté par le caractère sombre de leur environnement et se bornait à répondre :

— C’est très vrai, monsieur, très vrai.

Néanmoins, un soldat ne doit pas s’appesantir trop longtemps sur ces sujets. Sa vie est pleine d’épreuves, et il lui faut goûter son plaisir où il peut. Bien qu’il prenne peut-être du temps à méditer les cruautés offertes à ses regards, placez-le au milieu de ses camarades et il est quasi impossible qu’il ne retrouve pas son entrain. Strange et le capitaine Whyte atteignirent Flores de Avila vers neuf heures ; moins de cinq minutes plus tard ils saluaient chaleureusement leurs amis, écoutaient le dernier racontar sur Lord Wellington et demandaient force renseignements sur la bataille de la veille, une nouvelle défaite pour les Français. On avait peine à imaginer qu’ils avaient vu quoi que ce fût d’affligeant dans les douze derniers mois.

Le quartier général avait été installé dans une église en ruine à flanc de colline, au-dessus du village ; là, les attendaient Lord Wellington, Fitzroy Somerset, le colonel de Lancey et le major Grant.

Malgré le succès de deux batailles en autant de jours, Lord Wellington n’était pas d’excellente humeur. L’armée française, renommée dans l’Europe entière pour la rapidité de ses marches militaires, lui avait échappé et se trouvait désormais sur la route de Valladolid et de la sécurité.

— Leur vitesse de progression est un grand mystère pour moi, se plaignait-il, et je donnerais beaucoup pour les rattraper et les anéantir. Mais cette armée est la seule que je possède et, si je la mets à genoux, je n’en ai pas d’autre.

— Nous avons eu des échos des Napolitains aux canons, apprit le major Grant à Strange et au colonel Whyte. Ils en demandent cent dollars pièce. Six cents dollars en tout.

— Ce qui est trop, commenta brièvement monsieur le duc. Monsieur Strange, capitaine Whyte, j’espère que vous nous apportez de bonnes nouvelles.

— Guère, monsieur, répondit Strange. Les Napolitains sont dans un bois. Quant à savoir où ce bois se situe, je n’en ai pas la moindre idée. Je ne suis pas sûr de la suite. J’ai épuisé tout ce que je sais.

— Alors vous devez vite en apprendre davantage !

Strange donna l’impression fugitive qu’il allait répondre vivement à monsieur le duc puis, se ravisant, il soupira et demanda si les dix-sept morts napolitains avaient été gardés en lieu sûr.

— On les a mis dans le clocher, dit le colonel de Lancey, sous la garde du sergent Nash. Quel que soit l’emploi que vous leur réservez, je vous conseille de ne pas tarder. Je doute qu’ils se conservent plus longtemps par cette chaleur.

— Ils tiendront bien encore un jour, répliqua Strange. Les nuits sont fraîches.

Là-dessus, il leur tourna le dos et sortit de l’église.

L’état-major de Wellington le regarda partir avec une certaine curiosité.

— Savez-vous, observa Fitzroy Somerset, je ne puis vraiment m’empêcher de me demander ce qu’il va faire de ses dix-sept cadavres…

— Quoi qu’il en soit, dit Wellington, trempant sa plume dans l’encrier pour commencer un courrier à l’adresse des ministres londoniens, cette pensée ne lui sourit guère. Il fait tout son possible pour l’éviter…