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— Une fois ? En trois ans ?

— Oui. Il y a environ un an de cela, le bruit a couru que vous aviez été tué à Vitoria et Mr Norrell a dépêché Childermass pour s’enquérir si c’était vrai. Je n’en savais pas plus que lui. Puis, ce soir-là, le capitaine Moulthrop est arrivé. Il avait débarqué à Portsmouth moins de deux jours plus tôt et était venu ici d’une traite pour m’aviser qu’il n’y avait pas un mot de vrai dans tout cela. Je n’oublierai jamais son amabilité ! Pauvre jeune homme ! Il avait été amputé d’un bras moins d’un mois ou deux auparavant et souffrait encore beaucoup. Mais il y a une lettre de Mr Norrell pour vous sur la table. Childermass l’a apportée hier.

Strange se leva et se dirigea vers la table. Il ramassa la lettre et la retourna entre ses mains.

— Eh bien, je vais devoir partir, je présume, dit-il d’un ton dubitatif.

En vérité, il n’était nullement pressé de revoir son vieux mentor, ni très enthousiaste à cette idée. Il s’était habitué à être indépendant en pensée et en action. En Espagne, il recevait ses instructions du duc de Wellington ; toutefois, la nature de la magie qu’il mettait en œuvre pour se conformer à ces instructions était entièrement son fait. La perspective de pratiquer de nouveau la magie sous la tutelle de Mr Norrell ne l’enchantait guère ; et après des mois passés en compagnie des fringants et intrépides jeunes officiers de Wellington, la pensée de longues heures avec Mr Norrell pour seul interlocuteur était un tantinet sinistre.

Malgré ces mauvais pressentiments, l’entretien fut très cordial. M. Norrell était si ravi de le revoir, si curieux de la nature précise des charmes qu’il avait utilisés en Espagne, si élogieux pour tout ce qui avait été réalisé, que Strange commençait à croire qu’il avait sous-estimé son maître.

Assez naturellement, Mr Norrell refusa d’entendre que Strange voulait renoncer à son rôle d’élève.

— Non et non et non ! Vous devez revenir ici. Nous avons beaucoup à faire. Maintenant que la guerre est finie, le vrai travail est devant nous. Nous devons restaurer la magie pour les temps modernes ! J’ai eu les plus grandes assurances de plusieurs ministres, très désireux de me convaincre de la totale impossibilité pour eux de continuer à gouverner le pays sans l’aide de notre magie ! Or, en dépit de tout ce que vous et moi avons réalisé, il existe encore des malentendus ! Tenez ! L’autre jour, j’ai entendu par hasard Lord Castlereagh conter à quelqu’un que vous aviez, sur l’insistance de Lord Wellington, eu recours à la magie noire en Espagne ! J’ai assuré sans tarder à monsieur le duc que vous n’aviez employé que les méthodes les plus modernes.

Strange marqua un silence, puis inclina légèrement la tête d’une manière que Mr Norrell prit certainement pour un acquiescement.

— Nous évoquions la question de savoir si je devais ou non continuer à être votre élève. J’ai maîtrisé toutes les sortes de magie inscrites sur la liste que vous m’aviez dressée voilà quatre ans. Vous m’avez dit, monsieur, avant mon départ pour la Péninsule, que vous étiez entièrement satisfait de mes progrès, ainsi que vous vous en souvenez sans doute…

— Oh ! ce n’était qu’un début. J’ai établi une nouvelle liste pendant votre séjour en Espagne. Je vais sonner Lucas pour qu’il aille la chercher à la bibliothèque. En outre, il y a d’autres livres, bien d’autres, que je souhaite vous voir lire.

Ses petits yeux bleus clignèrent de nervosité en direction de Strange.

Strange hésita. C’était là une allusion à la bibliothèque de l’abbaye de Hurtfew, qu’il n’avait encore jamais vue.

— Oh, monsieur Strange ! s’exclama Mr Norrell. Je suis très content que vous soyez rentré au pays, monsieur. Je suis très content de vous revoir ! J’espère que nous pourrons avoir de nombreuses heures de conversation. Mr Lascelles et Mr Drawlight ont passé beaucoup de temps ici…

Strange répondit qu’il n’en doutait pas.

— … mais il n’est pas question de leur parler magie. Revenez demain. Venez de bonne heure. Venez donc déjeuner !

32

Le roi

Novembre 1814

Au début de novembre 1814, Mr Norrell eut l’honneur de recevoir la visite de quelques gentlemen titrés – un comte, un duc et deux baron nets – qui venaient, à les en croire, l’entretenir d’un sujet des plus délicats. Ils étaient si discrets que, une heure et demie après qu’ils eurent commencé à parler, Mr Norrell ignorait toujours ce qu’ils attendaient de lui.

Il ressortait que, si nobles que fussent ces gentlemen, ils étaient les émissaires d’un personnage encore plus important – le duc d’York – venus s’ouvrir à Mr Norrell de la folie du roi. Les fils du roi avaient récemment rendu visite à leur père et avaient été bouleversés par sa triste condition ; et bien que tous fussent égoïstes, certains d’entre eux débauchés, et aucun d’eux porté à faire des sacrifices d’aucune sorte, ils s’étaient tous répété combien ils donneraient de l’argent sans compter et se couperaient bon nombre de membres pour que le roi trouvât un peu de réconfort.

Cependant, tout comme les enfants du roi s’étaient querellés pour savoir quel médecin devait suivre leur père, ils se querellaient à présent pour décider si un magicien devait ou non s’en occuper. Le prince régent était le premier à s’opposer à cette idée. Bien des années auparavant, du vivant du grand Mr Pitt, le roi avait déjà souffert d’une grave crise de démence et le prince avait régné à sa place ; puis le roi s’était ensuite rétabli et le prince s’était vu dépouiller de ses pouvoirs et de ses privilèges. De toutes les situations fâcheuses du monde, pensait le prince régent, la plus fâcheuse était de se lever de son lit sans avoir la certitude d’être ou non le souverain de Grande-Bretagne. Aussi pouvait-on peut-être pardonner au prince de souhaiter que le roi demeurât fou ou, du moins, n’eût d’autre soulagement que celui apporté par la mort.

Mr Norrell, n’ayant nul désir d’offenser le prince régent, s’abstint de proposer ses services, ajoutant qu’il doutait extrêmement que le mal du roi fût susceptible d’être traité par la magie. Aussi, le fils cadet du souverain, le duc d’York, qui était un gentleman militaire, demanda au duc de Wellington s’il pensait que Mr Strange pouvait se laisser convaincre de rendre visite au roi.

— Oh ! je n’en doute pas ! répondit le duc de Wellington. Mr Strange est toujours content d’avoir une occasion de pratiquer sa magie. Rien ne saurait lui agréer davantage. Les tâches dont je l’ai chargé en Espagne posaient toutes sortes de difficultés et, bien qu’il affectât de s’en plaindre, en vérité il n’eût pu être plus ravi. Je tiens en haute estime les aptitudes de Mr Strange. L’Espagne, comme Votre Altesse royale le sait, est l’un des endroits les moins civilisés au monde, guère pourvu de voies qui soient supérieures à un sentier muletier d’une extrémité du pays à l’autre. Mais grâce à Mr Strange mes hommes avaient de bonnes routes anglaises pour les mener partout où ils étaient appelés et, s’il y avait une montagne, une forêt ou une ville qui nous barrait le chemin, eh bien, Mr Strange la déplaçait ailleurs !

Le duc d’York fit observer que le roi d’Espagne, Ferdinand VII, avait envoyé un courrier au prince régent pour se plaindre que de nombreuses parties de son royaume avaient été rendues méconnaissables par le magicien anglais et demander que Mr Strange revînt pour rendre au pays son aspect originel.

— Ah ! fit le duc de Wellington, guère intéressé. Alors comme cela ils s’en plaignent encore ?

Résultat de cette conversation, en descendant un lundi matin Arabella Strange trouva son salon plein des rejetons mâles du roi. Ils étaient cinq : Leurs Altesses royales les ducs d’York, de Clarence, de Sussex, de Kent et de Cambridge. Ayant tous entre quarante et cinquante ans, ayant tous été jadis beaux garçons, aimant ripailler et boire et, en conséquence, étant tous devenus corpulents.