Le roi, entre-temps, avait engagé la conversation avec le personnage imaginaire aux cheveux d’argent.
— Je vous demande de bien vouloir me pardonner de vous avoir pris pour un être du commun. Vous pouvez bien être roi, comme vous l’affirmez ; néanmoins, je me permets de vous faire remarquer que je n’ai jamais eu vent d’aucun de vos royaumes. Où se trouve Illusions-perdues ? Où sont les Châteaux bleus ? Où est donc la Cité des anges de fer ? Nous, en revanche, sommes roi de Grande-Bretagne, une terre connue de tous et qui est clairement représentée sur les cartes ! – Sa Majesté s’arrêta, vraisemblablement pour attendre la réponse du personnage aux cheveux d’argent, car il s’écria soudain : – Oh, ne le prenez pas mal ! De grâce, ne le prenez pas mal ! Vous êtes roi et je suis roi aussi ! Nous serons tous rois ensemble ! Et rien ne nous oblige, ni l’un ni l’autre, de céder au courroux ! Tenez, je vais jouer et chanter pour vous !
Et de tirer une flûte de la poche de sa robe de chambre afin de jouer un air mélancolique.
À titre d’expérience, Strange tendit la main et déroba le bonnet de nuit écarlate de Sa Majesté. Il observa attentivement le roi pour voir s’il devenait encore plus fou sans son couvre-chef ; au bout de plusieurs minutes d’observation, il fut forcé de reconnaître qu’il ne voyait aucune différence. Il lui remit son bonnet de nuit.
Pendant l’heure et demie qui suivit, il essaya toute la magie qui lui venait à l’esprit. Il jeta des sorts de mémoire, des sorts de découverte, des sorts d’éveil, des sorts pour la concentration d’esprit, des sorts pour chasser les cauchemars et les mauvaises pensées, des sorts pour discerner un ordre dans le chaos, des sorts pour retrouver son chemin après s’être égaré, des sorts de démystification, des sorts de clairvoyance, des sorts pour exercer son intelligence, des sorts pour guérir les malades ainsi que des sorts pour restaurer un membre fracturé. Certains de ces sorts étaient longs et compliqués. D’autres se limitaient à un mot. D’autres devaient être prononcés à haute voix. D’autres exigeaient seulement d’être pensés. D’autres ne comportaient aucun mot et consistaient en un simple geste. D’autres encore étaient des sorts que Strange et Norrell pratiquaient quotidiennement sous une forme ou une autre depuis les cinq dernières années. D’autres n’avaient probablement pas servi depuis des siècles. D’autres demandaient un miroir, deux une petite perle de sang du doigt du magicien, et un troisième une bougie et un bout de ruban. Mais ils avaient tous quelque chose en commun : ils n’avaient absolument aucun effet sur le roi.
À la fin, Strange songea : « Oh, j’abandonne ! »
Sa Majesté, qui, par bonheur, n’avait eu nulle conscience de la magie à laquelle elle avait été soumise, devisait confidentiellement avec le personnage aux cheveux d’argent qu’elle seule pouvait voir.
— Avez-vous été envoyé ici pour toujours ou bien pouvez-vous repartir ? Oh, ne vous laissez pas attraper ! Ce lieu est peu sûr pour les rois ! On nous met la camisole de force ! La dernière fois que j’ai eu l’autorisation de sortir de mes appartements, c’était un lundi de 1811. On me dit qu’il y a trois ans de cela, mais on ment ! D’après mes calculs, il y aura deux cent quarante-six ans dimanche en quinze !
« Pauvre malheureux ! songea Strange. Enfermé dans ce lieu glacé et sinistre, sans amis ni divertissements ! Rien d’étonnant à ce que le temps passe si lentement pour lui. Rien d’étonnant à ce qu’il soit fou ! »
À haute voix il déclara :
— Je serai très heureux de vous faire sortir, Votre Majesté, si tel est votre désir.
Le roi marqua une pause dans son bavardage et tourna légèrement la tête.
— Qui a dit cela ? demanda-t-il.
— C’est votre serviteur, Votre Majesté. Jonathan Strange, le magicien.
Et Strange de s’incliner respectueusement, avant de se rappeler que Sa Majesté était dans l’incapacité de le voir.
— La Grande-Bretagne ! Mon cher royaume ! s’écria le roi. Comme j’aimerais le revoir, surtout maintenant que l’été est là… Les arbres et les prés sont parés de leurs plus beaux atours et l’air a la douceur de la tarte aux cerises !
Par la fenêtre, Strange jeta un regard aux frimas blancs et aux arbres nus et squelettiques.
— Très bien. Je considérerais comme un grand honneur si Votre Majesté acceptait de me suivre dehors.
Le monarque parut méditer cette proposition ; il ôta l’une de ses pantoufles et tenta de la poser en équilibre sur sa tête. Comme cela ne marchait pas, il remit sa pantoufle, prit un gland qui pendait au bout du cordon de sa robe de chambre et le suça d’un air songeur.
— Comment saurais-je si vous n’êtes pas un méchant démon venu m’induire en tentation ? demanda-t-il enfin du ton de quelqu’un en possession de toute sa raison.
Strange avait quelque mal à répondre à sa question. Pendant qu’il cherchait que dire, le roi reprit :
— Naturellement, si vous êtes un méchant démon, alors vous devriez savoir que je suis éternel et ne puis mourir. Si je découvre que vous êtes mon ennemi, je taperai du pied et vous renverrai tout droit en enfer !
— Vraiment ? Votre Majesté devra m’enseigner ce tour. J’aimerais savoir une chose aussi utile. Mais permettez-moi de vous faire observer que, avec une magie si puissante à votre disposition, Votre Majesté n’a rien à craindre en me suivant à l’extérieur. Nous devrons partir aussi vite et aussi discrètement que possible. Les frères Willis ne vont sûrement pas tarder à être là. Votre Majesté ne doit pas faire de bruit !
Le roi ne souffla mot, se tapota le nez et prit un air très rusé.
La tâche suivante de Strange était de trouver le chemin de la sortie sans alerter les infirmiers. Le roi ne fut absolument d’aucune aide à cet égard. Quand il lui demanda où les diverses portes menaient, il répondit qu’à son avis une porte menait en Amérique, une autre à la damnation éternelle, et qu’une troisième pouvait peut-être conduire au vendredi suivant. Aussi Strange en choisit-il une, celle dont le roi pensait qu’elle menait en Amérique, et se dépêcha d’escorter Sa Majesté à travers une enfilade de pièces. Toutes avaient des plafonds peints représentant des monarques anglais qui traversaient les nues dans des chars flamboyants, triomphaient des allégories de l’Envie, du Péché et de la Sédition, et fondaient des temples de la Vertu, des palais de la Justice éternelle et autres institutions utiles de ce genre. Mais, bien que les plafonds débordassent de l’activité la plus intense, les salons au-dessous étaient abandonnés, râpés et pleins de poussière et d’araignées. Les meubles étaient tous recouverts de housses, de sorte qu’on avait le sentiment que ces sièges et ces tables avaient dû mourir il y avait bien longtemps, et que c’étaient là leurs pierres tombales.
Ils aboutirent à une sorte d’escalier dérobé. Le roi, qui avait pris à cœur la consigne de silence de Strange, insista pour descendre les marches sur la pointe des pieds à la manière très exagérée d’un petit enfant. Cela lui prit du temps.
— Eh bien, Votre Majesté, déclara gaiement Strange, quand ils arrivèrent enfin en bas, j’estime que nous nous sommes plutôt bien débrouillés. Je n’entends aucun bruit de poursuite. Le duc de Wellington serait content de nous employer l’un ou l’autre comme agent de renseignements. Je ne pense pas que le capitaine Somers-Cocks ou même Colquhoun Grant auraient pu traverser le territoire ennemi avec plus de…