L’un d’eux prit une chandelle et alla au-devant de Mr Norrell et de ses amis pour leur montrer le chemin, la maison étant glacée et très sombre. Ils étaient dans l’escalier quand ils entendirent la voix de Mrs Wintertowne qui appelait au-dessus de leurs têtes :
— Robert ! Robert ! Est-ce Mr Norrell ? Oh ! Grâce à Dieu, monsieur ! – Elle apparut brusquement dans l’embrasure d’une porte. – J’ai cru que vous n’arriveriez jamais !
Et, à la grande consternation de Mr Norrell, elle prit ses deux mains dans les siennes et les serra fort, en le suppliant d’user de tous ses sorts les plus puissants pour ramener Miss Wintertowne à la vie. L’argent n’était pas un problème. Il pouvait dire son prix ! Qu’il lui assurât seulement qu’il allait lui rendre son enfant. Il devait le lui promettre !
Mr Norrell s’éclaircit la voix et allait peut-être se lancer dans un de ses longs et fastidieux exposés de la philosophie de la magie moderne, quand Mr Drawlight s’avança doucement pour prendre à son tour les mains de Mrs Wintertowne et leur épargner à tous les deux cette épreuve.
— Maintenant je vous supplie, ma chère madame, d’être plus calme ! clama Mr Drawlight. Mr Norrell est venu, vous le voyez, et nous devons mettre à l’épreuve l’étendue de son pouvoir. Il vous prie de ne plus parler de paiement. Quoi qu’il fasse ce soir, ce sera le produit de l’amitié…
À cet instant, Mr Drawlight se hissa sur la pointe des pieds et leva le menton afin de voir par-dessus l’épaule de Mrs Wintertowne dans quel coin de la pièce Sir Walter Pole se tenait. Sir Walter, qui venait de se lever de son fauteuil, considérait les nouveaux venus, un peu à l’écart. À la lumière des chandelles, il était pâle et avait les yeux creux, ainsi qu’une figure hâve toute nouvelle chez lui. La simple courtoisie voulait qu’il se fût avancé pour leur parler, pourtant il s’en abstint.
Il était curieux d’observer comment Mr Norrell hésitait au seuil de la porte et montrait peu d’empressement à se laisser conduire dans les profondeurs de la maison jusqu’à ce qu’il eût parlé à Sir Walter.
— Je dois parler à Sir Walter ! Permettez-moi juste quelques mots avec Sir Walter !… Je tenterai l’impossible pour vous, Sir Walter ! cria-t-il de la porte. Étant donné que la demoiselle ne nous a… hum !… pas quittés depuis longtemps, je pense que la situation n’est pas perdue. Je dois me retirer maintenant, Sir Walter, et me mettre au travail. J’espère, en temps voulu, avoir l’honneur de vous apporter de bonnes nouvelles !
Toutes les assurances que Mrs Wintertowne mendiait, sans les obtenir, auprès de Mr Norrell, Mr Norrell était désormais pressé de les donner à Sir Walter, qui manifestement n’en voulait pas. De son refuge au fond du salon, ce dernier inclina la tête, puis, comme Mr Norrell s’attardait encore, il proféra d’une voix enrouée :
— Merci, monsieur. Merci !
Et sa bouche s’étira d’une drôle de façon. Sans doute était-ce censé être un sourire.
— Je regrette de tout mon cœur, Sir Walter, cria encore Mr Norrell, de ne pouvoir vous inviter à monter avec moi pour regarder ce que je fais, mais la singulière nature de cette magie particulière exige la solitude. J’aurai, je l’espère, l’honneur de vous montrer un peu de ma magie en une autre occasion.
Sir Walter s’inclina légèrement avant de se détourner.
Mrs Wintertowne parlait alors à son domestique, Robert, et Drawlight profita de cette légère diversion pour tirer Mr Norrell de côté et chuchoter fébrilement à son oreille :
— Non, non, monsieur ! Ne les renvoyez pas ! Mon conseil, réunir autour du lit autant de personnes qu’il est possible d’en convaincre. C’est la meilleure garantie, je vous l’assure, pour que nos exploits de cette nuit soient largement répandus demain matin. Et n’ayez pas peur de créer un peu de remue-ménage afin d’impressionner les domestiques. Vos meilleures incantations, s’il vous plaît ! Oh ! Quelle bûche suis-je ! Si seulement j’avais songé à apporter des poudres chinoises pour les jeter dans le feu ! Je suppose que vous n’en avez pas sur vous ?
Sans prendre la peine de lui répondre, Mr Norrell demanda à être conduit sans délai auprès de Miss Wintertowne.
8
Un gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon
Là, dans la chambre, il n’y avait plus personne.
C’est-à-dire qu’il y avait quelqu’un. Miss Wintertowne reposait sur le lit ; toutefois, la philosophie eût été alors bien en peine de déterminer si elle était quelqu’un ou personne.
On l’avait revêtue d’une longue robe blanche et l’on avait attaché à son cou une chaîne d’argent ; on avait peigné et coiffé sa belle chevelure, paré ses oreilles de boucles de perle et de grenat. Cependant, il était extrêmement douteux que Miss Wintertowne appréciât encore pareilles attentions. On avait allumé des chandelles et préparé un bon feu dans la cheminée, on avait disposé dans toute la pièce des roses qui l’emplissaient d’un parfum suave, mais Miss Wintertowne eût pu désormais reposer autant en paix dans le galetas le plus nauséabond de la ville.
— Et elle était assez agréable à regarder, dites-vous ? demanda Mr Lascelles.
— Vous ne l’avez donc jamais vue ? s’étonna Drawlight. Oh ! c’était une créature céleste. Tout à fait divine. Un ange…
— Vraiment ? Et aujourd’hui une pauvre ruine aux traits si pincés ! s’exclama Mr Lascelles. Je conseillerai à toutes les ravissantes de ma connaissance de ne pas mourir. – Il se pencha plus près. – On lui a fermé les yeux constata-t-il.
— Ses yeux étaient admirables, déclara Mr Drawlight, gris foncé et limpides, avec de longs cils noirs et des sourcils également noirs. Quel dommage que vous ne l’ayez jamais vue ! Elle était justement la sorte de créature que vous auriez admirée. – Drawlight se tourna vers Mr Norrell. – Eh bien, monsieur, êtes-vous prêt à commencer ?
Mr Norrell était dans un fauteuil près du feu. Les manières déterminées, professionnelles, qu’il avait adoptées à son arrivée dans la maison, avaient disparu ; la nuque inclinée, il poussait de profonds soupirs, le regard rivé sur le tapis. Mr Drawlight et Mr Lascelles l’observaient avec ce degré d’intérêt propre à leurs tempéraments respectifs : Mr Drawlight ne tenait pas en place, les yeux brillant d’anticipation, tandis que Mr Lascelles était tout scepticisme, calme et souriant. Mr Drawlight s’éloigna respectueusement du lit de quelques pas, afin que Mr Norrell pût approcher plus commodément, et Mr Lascelles s’adossa à un mur en croisant les bras, posture qu’il adoptait souvent au théâtre.
Mr Norrell poussa un nouveau soupir.
— Monsieur Drawlight, je vous ai déjà dit que cette magie particulière exigeait une complète solitude. Je me vois dans l’obligation de vous prier d’attendre en bas.
— Oh ! monsieur, protesta Drawlight. Des amis aussi intimes que Lascelles et moi ne pouvons pas vous causer du dérangement ? Nous sommes les êtres les plus discrets au monde ! Dans moins de deux minutes, vous aurez tout à fait oublié que nous sommes ici. Je considère notre présence comme absolument essentielle ! Car qui répandra la nouvelle de votre succès demain matin, sinon Lascelles et moi ? Qui décrira l’ineffable grandeur du moment où votre art de la magie aura triomphé et où la jeune femme se sera levée d’entre les morts ? Ou, au contraire, le pathétique et intolérable moment où vous aurez été contraint de vous avouer vaincu ? Vous n’y réussirez pas la moitié aussi bien, monsieur. Vous savez bien que non.