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Ce sujet ne fut plus évoqué.

Une ou deux semaines plus tard, Lord Castlereagh proposa d’envoyer Mr Norrell en Hollande ou peut-être au Portugal, lieux où les ministres caressaient le vague espoir de prendre pied pour contrecarrer Bonaparte et où Mr Norrell pourrait jeter ses sorts sous la direction des généraux et des amiraux. Aussi l’amiral Paycocke, un ancien marin au visage rubicond, et le capitaine Harcourt-Bruce, du 20e régiment de dragons légers, furent-ils dépêchés à Hanover-square pour observer les mouvements de Mr Norrell.

Le capitaine Harcourt-Bruce n’était pas seulement beau, fringant et brave, il était également romantique. La résurgence de la magie en Angleterre le faisait fortement vibrer. Grand lecteur de la plus excitante des histoires, il avait la tête farcie d’anciennes batailles dans lesquelles les Anglais étaient surpassés en nombre par les Français et condamnés à périr, quand tout à coup les accents d’une musique étrange, surnaturelle, retentissaient et que, au faîte d’une colline, apparaissait le roi Corbeau au grand heaume noir, avec son lambrequin de plumes de corbeau flottant au vent. Le roi descendait de la colline au galop sur son grand destrier noir, avec cent chevaliers humains et autant de chevaliers-fées derrière lui, et vainquait les Français grâce à sa magie.

Telle était l’idée que le capitaine Harcourt-Bruce se faisait d’un magicien. Tel était le genre d’exploit qu’il espérait voir se reproduire sur tous les champs de bataille du continent. Alors, quand il rendit visite à Mr Norrell dans son salon de Hanover-square, et après qu’il se fut assis pour regarder son hôte se plaindre avec humeur à son valet de pied, d’abord que la crème de son thé était trop crémeuse, ensuite qu’elle était trop liquide, eh bien, je ne vous surprendrai pas si je vous dis qu’il fut un tantinet déçu. Il était même si découragé par toute l’entreprise que l’amiral Paycocke, un vieux gentleman un peu bourru, le prit en pitié et eut seulement le cœur de se gausser de lui et de le taquiner avec la plus grande modération.

L’amiral Paycocke et le capitaine Harcourt-Bruce retournèrent voir les ministres pour leur signifier qu’il était hors de question d’envoyer Mr Norrell où que ce fût ; les amiraux et les généraux ne le leur pardonneraient jamais. Pendant quelques semaines, cet automne-là, il sembla que les ministres ne trouveraient jamais l’emploi de leur unique magicien.

11

Brest

Novembre 1807

Pendant la première semaine de novembre, une escadre de navires français s’apprêtait à quitter le port de Brest, situé sur la côte ouest de la Bretagne française. L’intention des Français était de patrouiller dans le golfe de Gascogne, en quête de bâtiments britanniques à capturer ou, s’ils revenaient bredouilles, d’empêcher au moins les Britanniques de faire tout ce qu’ils paraissaient manigancer.

Une brise soutenue soufflait de la terre. Les marins français achevèrent leurs préparatifs avec diligence, et les navires étaient presque parés, quand de grosses nuées noires apparurent soudain ; il se mit à pleuvoir.

Or il n’était rien moins que naturel qu’un port de l’importance de Brest dût réunir un grand nombre de gens qui étudiaient les vents et la météorologie. Au moment où les vaisseaux allaient appareiller, plusieurs de ces personnes descendirent en hâte sur les quais, en proie à une vive émotion, afin de prévenir les marins que cette pluie était louche : les nuées, d’après eux, étaient venues du nord, tandis que le vent soufflait de l’est. La chose était impossible, pourtant les faits étaient là. Les capitaines des navires eurent juste le temps d’être étonnés, incrédules ou effrayés – en fonction de leurs tempéraments respectifs – quand une autre nouvelle leur parvint.

La rade de Brest consiste en un bassin intérieur et un bassin extérieur, le bassin intérieur étant séparé du large par une longue et mince presqu’île. Comme la pluie redoublait, les officiers français commandant l’escadre apprirent que toute une flotte de vaisseaux britanniques était apparue dans le bassin extérieur.

Combien y avait-il là de bâtiments ? Les informateurs des officiers ne le savaient pas. Plus qu’on ne pouvait en compter, une centaine peut-être. Apparemment, imitant la pluie, les bateaux avaient surgi en un instant d’une mer déserte. Et quel type de bâtiments était-ce ? Oh ! Voilà la chose la plus étrange ! Les bâtiments étaient tous des bâtiments de ligne, des navires de guerre du second et du troisième rang, lourdement armés.

La nouvelle était stupéfiante. Le nombre comme le grand tonnage des navires étaient, à la vérité, plus inexplicables que leur subite apparition. La British Navy assurait toujours le blocus de Brest, mais jamais avec plus de vingt-cinq bâtiments à la fois, dont seulement dix ou douze étaient de ligne, les autres étant des frégates, des sloops et des bricks petits et mobiles.

Cette histoire de cent navires était si incroyable que les capitaines français n’y ajoutèrent foi qu’après s’être rendus à la rame ou à cheval à Lochrist, à Saint-Julien de Camaret ou en d’autres lieux, d’où, du haut des falaises, ils pouvaient contempler les navires de leurs yeux.

Les jours passèrent. Le ciel était plombé, et il continuait de pleuvoir. Les bâtiments britanniques demeuraient obstinément à leur place. La population de Brest était en émoi, de peur que certains d’entre eux ne tentassent d’approcher de la ville pour la bombarder. Néanmoins, les navires britanniques ne bougeaient pas.

Plus étranges encore étaient les nouvelles qui arrivaient d’autres ports de l’Empire français : de Rochefort, de Toulon, de Marseille, de Gênes, de Venise, de Flushing, de Lorient, d’Anvers et d’une centaine d’autres de moindre importance. Eux aussi subissaient le blocus de flottes britanniques de cent ou deux cents navires de guerre. C’était à n’y rien comprendre. Ajoutées les unes aux autres, ces flottes regroupaient plus de navires de guerre que n’en possédaient les Britanniques. Elles regroupaient même plus de navires de guerre qu’il n’y en avait sur la face de la terre.

À cette époque, le plus grand officier supérieur de Brest était l’amiral Desmoulins. Il avait un domestique, un homme très menu, guère plus grand qu’un enfant de huit ans, et aussi brun que peut l’être un Européen. On eût cru qu’on l’avait passé au four et qu’on l’y avait laissé trop cuire. Sa peau avait la couleur d’un grain de café et la texture du riz au lait desséché. Il avait les cheveux noirs, gras et hérissés, pareils aux piquants et aux tuyaux de plumes qu’on peut observer sur les parties les moins succulentes des poulets rôtis. Il s’appelait Perroquet. L’amiral Desmoulins était très fier de son Perroquet, fier de sa petite taille, fier de son intelligence, fier de son agilité et surtout fier de sa couleur. L’amiral Desmoulins se vantait souvent d’avoir vu des Noirs qui eussent paru clairs à côté de Perroquet.

Il revint à Perroquet de rester assis quatre jours sous le déluge, à observer les navires au moyen de sa lunette. La pluie rejaillissait de son bicorne taille enfant comme de deux petites gargouilles pour couler dans le col de sa redingote, également de taille enfant, alourdissant terriblement celle-ci, transformant le drap en feutre, et ruisseler sur sa peau cuite et huileuse, mais il n’y prêtait pas la moindre attention.

Au bout de quatre jours Perroquet poussa un soupir, se releva d’un bond, s’étira, ôta son chapeau, se gratta vigoureusement la tête, bâilla puis déclara :

— Ma foi, mon amiral, ces bâtiments sont les plus étranges que j’aie jamais vus ! Cela dépasse mon entendement.

— Comment cela, Perroquet ? demanda l’amiral.