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— Non, monsieur. Vous vous méprenez. J’ai toujours été domestique.

— Eh bien, je ne comprends pas, déclara le gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon, avec un hochement de tête intrigué. C’est un mystère pour moi, et je compte bien l’éclaircir dès que j’en aurai la liberté. Dans l’intervalle, cependant, pour vous récompenser de m’avoir si bien coiffé, et pour tous les autres services rendus, ce soir vous devez venir à mon bal.

La proposition était si singulière que Stephen ne sut que répondre. « Ou il est fou, pensa-t-il, ou c’est une sorte de politicien radical qui souhaite abolir toutes les distinctions de rang. »

À voix haute, il déclara :

— Je suis très sensible à l’honneur que vous me faites, monsieur, mais donnez-vous seulement la peine de réfléchir. Vos hôtes se rendront à votre demeure en pensant rencontrer des dames et des messieurs de leur rang. Quand ils découvriront qu’ils fraient avec un domestique, ils se ressentiront vivement de cette insulte. Je vous remercie de votre bonté, mais je ne voudrais surtout pas vous embarrasser, ou offenser vos amis.

Ces paroles semblèrent davantage encore intriguer le gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon.

— Quelle noblesse de sentiments ! s’écria-t-il. Sacrifier votre propre plaisir pour préserver le confort des autres ! Ma foi, je l’avoue, cela ne me serait jamais venu à l’esprit. Et cela n’accroît que davantage ma détermination à faire de vous mon ami et à tenter tout ce qui est en mon pouvoir pour vous venir en aide. Néanmoins, vous ne me comprenez pas bien. Mes hôtes, pour qui vous vous montrez si scrupuleux, sont tous mes vassaux et mes sujets. Pas un n’oserait me critiquer, moi ou celui que je choisis pour ami. S’y risqueraient-ils, eh bien, nous pourrions toujours les occire ! Vraiment, ajouta-t-il comme si cette conversation soudain l’ennuyait, il ne sert pas à grand-chose de débattre ce point, puisque vous êtes là !

Sur ces entrefaites le gentleman s’éloigna, et Stephen s’avisa qu’il se trouvait dans un grand salon où une foule de gens dansaient sur une musique triste.

Une fois encore il fut un tantinet surpris mais, comme la fois précédente, il se fit instantanément à cette idée et commença à regarder autour de lui. Malgré toutes les garanties que le gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon lui avait données sur le sujet, il redouta d’abord d’être reconnu. Quelques coups d’œil à la ronde suffirent à l’assurer qu’aucun des amis de Sir Walter n’était présent ; en effet, Stephen ne connaissait personne et, avec son bel habit noir et son linge blanc immaculé, il pensa pouvoir passer facilement pour un gentleman. Il était content que Sir Walter n’eût jamais exigé de lui qu’il portât une livrée ou une perruque poudrée, ce qui aurait éventé sur-le-champ sa condition de domestique.

Tout le monde était mis à la dernière mode. Les dames portaient des robes aux teintes les plus exquises (bien qu’à dire vrai, pour la plupart, Stephen n’eût pas souvenir d’avoir vu leurs pareilles). Les messieurs avaient des hauts-de-chausses sur des bas blancs et des redingotes brunes, vertes, bleues ou noires ; leurs chemises étaient d’un blanc éclatant, éblouissant, et leurs gants de chevreau ne présentaient pas la moindre tache ou marque.

Cependant, malgré toute la gaieté des hôtes et toutes leurs belles toilettes, il y avait des signes que le manoir n’était pas aussi prospère qu’il avait pu l’être jadis. Le salon était chichement éclairé par un nombre insuffisant de chandelles de suif, et seuls résonnaient une viole et un fifre.

« Cela doit être la musique dont Geoffrey et Robert parlaient, songea Stephen. Il est vraiment étrange que je n’aie pu l’entendre auparavant ! Elle est aussi mélancolique qu’ils la décrivaient… »

Il se fraya un chemin jusqu’à une étroite fenêtre dépourvue de vitres et, à la lumière des étoiles, découvrit un bois obscur et touffu. « Et cela doit être le bois évoqué par Robert. Comme il a l’air maléfique ! Et y a-t-il une cloche ? Je me le demande… »

— Oh, oui ! répondit une dame qui se tenait tout près.

Elle portait une robe couleur d’orage, de ténèbres et de pluie, avec un chapelet de regrets et de promesses rompues en sautoir. Stephen fut étonné de se voir ainsi abordé, car il était certain de ne pas avoir exprimé ses pensées à haute voix.

— Il y a bien une cloche ! poursuivait-elle. Elle se trouve au sommet d’une des tours.

Elle lui souriait et le fixait avec une admiration si sincère que Stephen estima que ce n’était que politesse de prononcer à son tour quelques paroles.

— Cette assemblée est assurément des plus élégantes, madame. Je ne sais quand j’ai vu autant de figures charmantes et de gracieuses tournures réunies en un seul lieu. Et chacune dans tout l’incarnat de la jeunesse. J’avoue que je suis surpris de ne pas voir de plus vieilles gens dans la salle. Ces dames et ces messieurs n’ont-ils donc ni pères ni mères ? Ni tantes ni oncles ?

— Quelle remarque singulière ! répliqua-t-elle avec un rire. Pourquoi le maître du manoir des Illusions-perdues inviterait-il à son bal des personnes âgées et d’un physique ingrat ? Qui voudrait les regarder ? Au reste, nous ne sommes pas aussi jeunes que vous semblez le croire. L’Angleterre n’était que bois mornes et landes infertiles la dernière fois que nous avons vu nos pères et mères. Oh, attendez ! Voyez ! Lady Pole est là !

Parmi les danseurs, Stephen aperçut Madame. Elle étrennait une toilette de velours bleu, et le gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon la conduisait en tête du quadrille.

Alors la dame à la robe couleur d’orage, de ténèbres et de pluie lui demanda s’il voulait bien danser avec elle.

— Avec plaisir.

Les autres dames virent quel bon danseur Stephen était. Il s’aperçut qu’il pouvait inviter toutes les cavalières de ses vœux. Après la dame à la robe couleur d’orage, de ténèbres et de pluie, il dansa avec une jeune femme dont le crâne chauve était caché sous une perruque de scarabées brillants qui grouillaient et ondoyaient sur sa tête. Sa troisième cavalière se plaignait amèrement chaque fois que la main de Stephen effleurait sa robe par mégarde ; elle prétendait que cela troublait le chant de sa toilette ; et quand Stephen baissa les yeux, il vit en effet que l’étoffe en était couverte de bouches minuscules qui s’ouvraient pour chanter un petit air composé d’une série de notes aiguës à donner le frisson.

Alors que, en général, les danseurs suivaient l’usage commun et changeaient de cavaliers au bout de deux danses, Stephen remarqua que le gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon dansa avec Lady Pole tout au long de la nuit et qu’il ne parla à presque personne d’autre dans le salon. Cependant, il n’avait pas oublié Stephen. Chaque fois que celui-ci croisait son regard, le gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon souriait et inclinait la tête, en donnant tous les signes qu’il souhaitait lui faire comprendre que, parmi les plaisantes circonstances du bal, celle qui lui plaisait le plus était d’y voir Stephen Black.

17

L’inexplicable apparition de vingt-cinq guinées

Janvier 1808

La meilleure épicerie de Londres est Brandy, dans Saint James’s-street. Je ne suis pas seule de cet avis ; le grand-père de Sir Walter Pole, Sir William Pole, refusait d’acheter son café, son chocolat ou son thé dans tout autre établissement, alléguant que, en comparaison du Café Turc Grillé Extrafin de Mr Brandy, les autres cafés avaient un arôme farineux. Il faut préciser, toutefois, que la fidélité de Sir William Pole avait son mauvais côté. Bien que libéral en éloges, et toujours courtois et condescendant envers les employés du magasin, il était réputé pour ne presque jamais payer ses factures et, quand il quitta ce bas monde, le montant de son ardoise chez Brandy était considérable. Mr Brandy, un petit homme âgé et maussade, au visage hâve et au caractère emporté, était fou de rage. Il mourut peu après, et beaucoup crurent qu’il l’avait fait exprès, pour se lancer à la poursuite de son noble débiteur.