À la mort de Mr Brandy, sa veuve hérita de l’affaire. Mr Brandy s’était marié sur le tard, et mes lecteurs ne seront guère surpris d’apprendre que Mrs Brandy n’avait pas connu le bonheur parfait dans son mariage. Elle s’était rapidement aperçue que Mr Brandy aimait contempler ses guinées et ses shillings plus qu’il n’aimait la contempler, elle – je me permets au passage de signaler que ce devait être un drôle de bonhomme s’il n’aimait pas la contempler, car elle était on ne peut plus ravissante et adorable, toute en soyeuses boucles brunes, yeux bleu clair et air mutin. À mon avis, un vieux barbon tel que Mr Brandy, qui n’avait pour lui que son argent, aurait dû tenir précieusement à une jeune et jolie dame comme elle et chercher à lui plaire dans la mesure de ses possibilités – ce n’était pas le cas. Il lui avait même refusé de s’installer dans ses meubles, chose qui était tout à fait dans ses moyens. Il était si près de ses sous qu’il déclara qu’ils devaient occuper le petit entresol au-dessus de la boutique de Saint James’s-street ; pendant les douze années que dura leur union, ce logement servit donc à Mrs Brandy à la fois de salon, de chambre à coucher, de salle à manger et de cuisine. Mr Brandy n’était pas mort depuis trois semaines qu’elle achetait une maison à Islington, non loin de l’ Angel, et prenait à son service trois bonnes, Sukey, Dafney et Delphina.
Elle engagea également deux commis pour s’occuper des clients du magasin. John Upchurch était un être sérieux, travailleur et capable. Toby Smith était un rouquin nerveux, dont le comportement déconcertait souvent Mrs Brandy. Tantôt il était silencieux et chagrin, tantôt il était enjoué et débordait de confidences inattendues. À certains écarts dans les comptes (tels qu’il peut en survenir dans toute affaire), et du fait que Toby avait l’air misérable et mal à l’aise chaque fois qu’elle le questionnait à ce sujet, Mrs Brandy s’était mise à craindre qu’il n’empochât la différence. Un soir de janvier, son dilemme prit une curieuse tournure. Elle était assise dans son petit salon au-dessus de la boutique quand on frappa à la porte ; Toby Smith entra à pas traînants, incapable de soutenir son regard.
— Qu’y a-t-il, Toby ?
— S’il vous plaît, madame, balbutia Toby, tournant les yeux de-ci de-là, la recette ne tombe pas juste. John et moi l’avons comptée et recomptée, madame, et nous avons refait les additions plus d’une dizaine de fois. Nous n’y comprenons rien.
Mrs Brandy retint une exclamation, soupira et s’enquit de la différence.
— Vingt-cinq guinées, madame.
— Vingt-cinq guinées ! s’écria Mrs Brandy avec horreur. Vingt-cinq guinées ! Comment est-il possible qu’on ait perdu autant ? Oh ! j’espère que vous vous trompez, Toby. Vingt-cinq guinées ! Je n’aurais jamais imaginé qu’il y avait tant d’argent dans la caisse ! Oh, Toby ! s’exclama-t-elle, une autre idée lui venant à l’esprit. On a dû nous voler !
— Non, madame. Je vous demande pardon, madame, mais vous vous méprenez. Je n’ai pas voulu dire qu’il nous manquait vingt-cinq guinées. Nous avons un excédent, madame. De ce montant…
Mrs Brandy le contempla avec des yeux ronds.
— Vous pouvez vérifier par vous-même, madame, reprit Toby, si vous voulez bien descendre à la boutique – et il lui tint la porte ouverte avec une expression anxieuse, implorante, sur la figure.
Aussi Mrs Brandy dévala-t-elle l’escalier, suivie de Toby.
Il était aux alentours de neuf heures, par une nuit sans lune. Tous les volets avaient été accrochés, et John et Toby avaient éteint les lampes. La boutique eût dû être aussi obscure que l’intérieur d’une boîte à thé, au lieu de quoi une belle lumière dorée l’emplissait, qui semblait émaner d’un objet posé sur le comptoir.
Un tas de guinées étincelantes se trouvait là. Mrs Brandy prit une des pièces et l’examina. Elle eût aussi bien pu tenir une boule de douce lumière jaune ayant la pièce pour socle. Cette lumière était étrange ; elle faisait paraître Mrs Brandy, John et Toby différents d’eux-mêmes : Mrs Brandy semblait fière et hautaine, John avait l’air sournois et fourbe, et Toby arborait une expression de grande férocité. Inutile de le préciser, ces qualités étaient étrangères à leurs caractères. Plus étrange encore était la transformation apportée par la lumière aux douzaines de petits tiroirs d’acajou qui formaient un mur entier de la boutique. Les autres soirs, les lettres dorées incrustées dans le bois donnaient le nom du contenu des tiroirs : « Fleur de muscade (macis) », « Moutarde (graines) », « Noix de muscade », « Fenouil », « Feuilles de laurier », « Piment », « Essence de gingembre », « Cumin », « Poivre en grains », « Vinaigre », et autres denrées d’un établissement d’épicerie prospère et au goût du jour. Pour l’heure on lisait les mots suivants : « Pitié (méritée) », « Pitié (imméritée) », « Cauchemars », « Bonne fortune », « Mauvaise fortune », « Persécution des familles », « Ingratitude des enfants », « Confusion », « Perspicacité » et « Véracité ». Heureusement, aucun d’eux ne nota ce drôle de changement. L’eût-elle vu, Mrs Brandy en eût été on ne peut plus affligée. Elle n’aurait pas su à quoi imputer ces nouvelles denrées.
— Bon, déclara Mrs Brandy, cet argent doit bien venir de quelque part. Quelqu’un a-t-il envoyé payer sa note aujourd’hui ?
John secoua la tête, imité de Toby.
— En outre, ajouta Toby, personne ne doit autant, hormis, bien entendu, la duchesse de Workshop et, sincèrement, madame, dans ce cas…
— Oui, oui, Toby, il suffit, l’interrompit Mrs Brandy.
Elle réfléchit un moment.
— Un gentleman, en voulant essuyer la pluie de son visage, a peut-être tiré son mouchoir et ainsi fait tomber à terre l’argent de sa poche.
— Mais nous ne l’avons pas trouvé à terre, objecta John. Il était là, dans la caisse, avec le reste.
— Eh bien, rétorqua Mrs Brandy, je ne sais quoi dire. A-t-on payé avec une guinée aujourd’hui ?
Non, répondirent Toby et John, personne n’avait payé avec une guinée ce jour-là, sans parler de vingt-cinq personnes ou de vingt-cinq guinées.
— Et des guinées si jaunes, madame, fit observer John, chacune la jumelle exacte de l’autre, sans la moindre marque de ternissure !
— Dois-je courir chercher Mr Black, madame ? demanda Toby.
— Oh, oui ! s’écria ardemment Mrs Brandy. Enfin, peut-être que non. Nous ne devons pas ennuyer Mr Black, à moins qu’il ne se passe quelque grave événement. Et il n’y a rien de grave, non, Toby ? Ou peut-être que si. Je ne sais…
La soudaine et inexplicable arrivée de grosses sommes d’argent est chose si rare dans nos temps modernes que ni Toby ni John ne furent en mesure d’aider leur maîtresse à décider si celle-ci avait ou non un caractère de gravité.
— Enfin, Mr Black est si intelligent ! continua Mrs Brandy. Il résoudra sans doute cette énigme sur-le-champ. Cours à Harley-street, Toby ! Présente mes compliments à Mr Black et dis-lui que, s’il est libre, je serais heureuse de converser un moment avec lui. Non, attends ! Ne dis pas cela, c’est présomptueux. Tu dois t’excuser de le déranger et lui faire savoir que, dès qu’il se trouvera libre, je lui serais reconnaissante, non, je serais honorée, non, reconnaissante… Je serais reconnaissante de converser un moment avec lui.