Выбрать главу

— Vous êtes certaine de ne pas l’entendre ?

— Oui.

— Je ne peux rester.

Il eut l’air de vouloir ajouter quelque chose, ouvrit même la bouche pour parler, mais la cloche parut de nouveau s’imposer à son attention et il demeura silencieux.

— Je vous souhaite le bonsoir !

Il se leva et, s’inclinant brusquement, sortit de la boutique.

Dans Saint James’s-street, la cloche continuait de tinter. Stephen Black marchait comme un homme dans le brouillard. Il venait d’atteindre Piccadilly quand un portefaix en tablier, chargé d’une corbeille pleine de poissons, surgit soudain d’une ruelle. En tâchant d’éviter le portefaix, Stephen heurta un monsieur corpulent avec une redingote bleue et un chapeau de Bedford, planté au coin d’Albermale-street.

Le monsieur corpulent se retourna et aperçut Stephen. Aussitôt, il s’alarma de voir une tête noire proche de la sienne, et des mains noires tout aussi proches de ses poches et de ses objets de valeur. Sans prêter attention à la mise élégante et à l’allure respectable de Stephen, il conclut immédiatement qu’il allait être dépouillé ou étendu d’un coup de poing et leva son parapluie, prêt à frapper pour se défendre.

Stephen avait redouté ce moment toute sa vie ; il songea qu’on allait appeler la maréchaussée et qu’il serait traîné devant les juges. Il était alors probable que même le parrainage et l’amitié de Sir Walter Pole ne suffiraient pas à le sauver. Un jury anglais pourrait-il concevoir un homme nègre qui ne fût ni voleur ni menteur ? Un homme nègre qui fût une personne honorable ? Cela semblait peu vraisemblable. Pourtant, maintenant qu’il se trouvait face à son destin, Stephen découvrait qu’il ne s’en souciait guère ; il regardait les événements se dérouler comme s’il suivait une pièce à la lorgnette, ou scrutait le fond d’un étang.

Le monsieur corpulent écarquillait les yeux de peur, de colère et d’indignation mêlées. Il ouvrait la bouche pour agonir Stephen, quand, tout à coup, il commença à se transformer. Son corps devint le tronc d’un arbre ; brusquement il lui poussa des bras dans toutes les directions, et ces bras devinrent à leur tour des branches ; son visage se métamorphosa en fourche, et il grandit de vingt pieds ; à l’emplacement de son chapeau et de son parapluie, se dressait désormais une épaisse cime de lierre.

« Un chêne à Piccadilly, songea Stephen, à peine intéressé. Voilà qui n’est pas courant. »

Piccadilly changeait également. Une voiture passait par hasard par là. Manifestement, elle appartenait à un personnage important car, outre le cocher juché sur son siège, deux postillons voyageaient derrière ; des armoiries ornaient la portière, et l’attelage comptait quatre chevaux gris assortis. Sous les yeux de Stephen, les bêtes grandirent et mincirent tant qu’elles disparurent quasi complètement ; puis elles se transformèrent en un bosquet de délicats bouleaux argentés. La voiture devint un buisson ardent, tandis que le cocher et ses postillons devenaient respectivement un hibou et deux rossignols, qui s’envolèrent à tire-d’aile. Une dame et un monsieur qui se promenaient côte à côte étendirent tout à coup des brindilles dans tous les sens et se muèrent en un buisson de sureau, un chien se métamorphosa en une vilaine touffe de fougère desséchée. Les becs de gaz suspendus au-dessus de la chaussée furent aspirés dans le ciel et dessinèrent des étoiles dans la clairevoie hivernale des arbres, et la rue Piccadilly rapetissa jusqu’à former un sentier à peine visible dans un bois sombre.

Tout comme en rêve, où les événements les plus extraordinaires surviennent accompagnés de leurs propres explications et deviennent naturels dans l’instant, Stephen ne trouva rien d’étonnant à cela. Il lui semblait avoir toujours su que Piccadilly se trouvait à deux pas d’un bois enchanté.

Il s’engagea dans le sentier.

Le bois était sombre et silencieux. Au-dessus de la tête de Stephen, les étoiles étaient les plus brillantes qu’il eût jamais vues, et les arbres rien de plus que des silhouettes noires, de pures absences d’étoiles.

La profonde détresse et l’hébétude qui avaient enveloppé ses facultés mentales tout le jour se dissipèrent ; il songea à l’étrange rêve qu’il avait fait la veille, dans lequel il rencontrait un curieux personnage à la redingote verte et aux cheveux comme du duvet de chardon qui le menait à un château où il dansait toute la nuit avec les créatures les plus bizarres.

Le triste tintement de cloche était beaucoup plus clair dans le bois qu’il ne l’avait été à Londres, et Stephen le suivit sur son sentier. En très peu de temps il arriva devant un immense manoir en pierre, percé de mille fenêtres. Une faible clarté sourdait de certaines de ces ouvertures. Un mur élevé entourait le manoir. Stephen le franchit (sans savoir comment, car il n’aperçut nulle trace de porte), puis se retrouva dans une cour vaste et lugubre, où des crânes, des ossements brisés et des armes rouillées étaient éparpillés à la ronde, comme s’ils reposaient là depuis des siècles. Malgré les dimensions et l’aspect majestueux de la maison, sa seule entrée était une petite porte dérobée, sous laquelle Stephen dut se baisser pour passer. Tout de suite il aperçut une grande foule de personnes, toutes vêtues de leurs plus beaux atours.

Deux messieurs se tenaient juste dans l’embrasure de la porte. Ils portaient de beaux habits noirs, des bas blancs immaculés, des gants et des escarpins de danse. Ils bavardaient mais, dès que Stephen apparut, l’un des deux se retourna et lui sourit.

— Ah, Stephen Black ! s’écria-t-il. Nous vous attendions !

À cet instant, le fifre et la viole retentirent de nouveau.

18

Sir Walter consulte des personnalités de plusieurs professions

Février 1808

Pâle, sans un sourire, Lady Pole était assise à sa fenêtre. Elle parlait peu et, chaque fois, ses propos étaient étranges, sans rime ni raison. Quand son époux et ses amis lui demandaient avec inquiétude ce qu’elle avait, elle répondait qu’elle était lasse des bals et ne voulait jamais plus danser. Quant à la musique, c’était la chose la plus détestable au monde, elle s’étonnait de ne pas s’en être aperçue plus tôt.

Sir Walter jugeait très alarmant ce refuge dans le silence et l’apathie. Somme toute, cela ressemblait trop au mal qui avait causé tant de souffrances à Madame avant son mariage et s’était terminé si tragiquement par sa première mort. N’avait-elle pas déjà été pâle ? Eh bien, elle était pâle à présent. N’avait-elle pas déjà eu froid ? Elle avait de nouveau froid.

Pendant la précédente maladie de Madame, aucun médecin ne l’avait soignée et, naturellement, en tout lieu la Faculté voyait dans cet état de fait une insulte à la profession.

— Oh ! s’écriaient ces messieurs chaque fois qu’ils entendaient prononcer le nom de Lady Pole. La magie qui l’a ramenée à la vie était sans doute prodigieuse, mais, si seulement les remèdes appropriés avaient été prescrits à temps, on n’aurait eu nul besoin de recourir à la magie.

Mr Lascelles avait eu raison de déclarer que la faute en revenait entièrement à Mrs Wintertowne. Elle abhorrait les médecins et n’avait jamais laissé l’un d’eux approcher sa fille. Sir Walter, cependant, ne s’embarrassait pas de tels préjugés ; il manda d’urgence Mr Baillie.

Mr Baillie était un gentleman écossais qui passait depuis longtemps à Londres pour le premier praticien de sa profession. Auteur d’un grand nombre d’ouvrages aux titres ronflants, il était médecin extraordinaire du roi. Il avait une physionomie raisonnable et tenait à la main une canne à pommeau d’or, symbole de son importance. Il répondit promptement à l’appel de Sir Walter, impatient de prouver la supériorité de la Faculté sur la magie. Son examen fait, il ressortit de la chambre. Madame était en parfaite santé, d’après lui. Elle n’avait même pas un refroidissement.