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Sir Walter expliqua une nouvelle fois combien elle était différente à présent de ce qu’elle était voilà seulement quelques jours.

Mr Baillie considéra Sir Walter d’un air songeur. Il affirma comprendre le problème. Sir Walter et Madame n’étaient pas mariés depuis longtemps, n’était-il pas vrai ? Eh bien, Sir Walter devait lui pardonner, mais les médecins se voyaient souvent dans l’obligation de dire des choses que les autres taisaient. Sir Walter n’était pas habitué à la vie conjugale. Il allait vite découvrir que les gens mariés se querellaient souvent. Il ne fallait pas en avoir honte ; les couples les plus unis ne s’entendaient pas toujours et, quand cela arrivait, il n’était pas rare qu’un des conjoints feignît une indisposition. Et ce n’était pas non plus toujours la dame. N’y avait-il pas quelque chose, peut-être, que Lady Pole avait pris à cœur ? Eh bien, s’il s’agissait d’une vétille, d’une nouvelle robe ou d’un chapeau à brides, par exemple, pourquoi ne pas les lui offrir, puisqu’elle y tenait tant ? Si c’était une chose plus importante, comme une maison ou un voyage en Écosse, il serait alors peut-être préférable d’en discuter avec elle. Mr Baillie était certain que Madame était une personne raisonnable.

Il s’écoula un silence pendant lequel Sir Walter fixa Mr Baillie tout du long de son nez.

— Madame et moi ne nous sommes pas querellés, déclara-t-il enfin.

Ah, fit Mr Baillie de manière bienveillante. Il pouvait très bien sembler à Sir Walter qu’aucune brouille n’avait eu lieu. Il arrivait souvent que les messieurs n’en reconnussent pas les signes. Mr Baillie engagea Sir Walter à bien réfléchir. Ne pouvait-il pas avoir proféré quelque parole qui avait chagriné Madame ? Mr Baillie ne parlait pas de reproche. Tout cela faisait partie des compromis auxquels les gens mariés devaient consentir en entamant leur vie commune.

— Mais il n’est pas dans la nature de Lady Pole de se conduire en enfant gâtée !

Sans doute, sans doute, répondit Mr Baillie. Toutefois, Madame était très jeune, et l’on devait toujours souffrir le droit à un grain de folie chez les jeunes personnes. La jeunesse n’a pas la tête sur les épaules. Sir Walter devait se faire une raison. Mr Baillie s’animait peu à peu. Il avait des exemples à donner (tirés de l’histoire et de la littérature) de femmes et d’hommes intelligents, sérieux, qui avaient tous commis des incartades dans leur jeune âge ; cependant, un coup d’œil à la figure de Sir Walter l’avertit qu’il ne devait pas pousser le bouchon plus loin.

Sir Walter était dans une situation analogue. Lui aussi avait plusieurs choses à dire, et la ferme intention d’en dire certaines, mais il se sentait sur un terrain mouvant. Un homme qui se marie pour la première fois à l’âge de quarante-deux ans n’ignore pas que presque toutes ses relations sont mieux qualifiées que lui pour gérer ses affaires domestiques. Aussi, Sir Walter se contenta de regarder Mr Baillie de travers. Puis, comme il était près de onze heures, il appela sa voiture et son secrétaire, et se rendit à Burlington House, où il donnait audience aux autres ministres.

À Burlington House, il traversa des cours à colonnades puis des antichambres dorées. Il gravit de grands escaliers de marbre, surplombés de plafonds peints où un nombre incroyable de dieux, de déesses, de héros et de nymphes dégringolaient de deux bleus ou s’alanguissaient sur de vaporeuses nuées blanches. Il fut salué par toute une armée de valets en livrée, jusqu’au moment où il arriva à la salle où les ministres consultaient des dossiers et discutaient entre eux.

— Pourquoi ne mandez-vous pas Mr Norrell, Sir Walter ? lança Mr Canning dès qu’il entendit de quoi il s’agissait. Je suis surpris que vous ne l’ayez pas déjà fait. Je suis sûr que l’indisposition de Madame se révélera n’être rien de plus qu’un léger accident de la magie qui l’a ramenée à la vie. Mr Norrell n’a qu’à apporter une menue rectification à son enchantement et Madame se portera mieux.

— Oh, parfaitement ! acquiesça Lord Castlereagh. Lady Pole n’est plus du ressort des médecins. Vous et moi, Sir Walter, sommes sur cette terre par la grâce de Dieu, Madame, elle, est ici par la grâce de Mr Norrell. Sa mainmise sur la vie est différente du reste d’entre nous, théologiquement et sans doute aussi médicalement.

— Chaque fois que Mrs Perceval est souffrante, protesta Mr Perceval, un homme pointilleux, de petite taille, à l’aspect et aux manières ternes, qui occupait la position élevée de chancelier de l’Échiquier, la première personne vers laquelle je me tourne est sa femme de chambre. Après tout, qui mieux que sa femme de chambre connaît l’état de santé d’une dame ? Que dit la femme de chambre de Lady Pole ?

Sir Walter secoua la tête.

— Pampisford est aussi déroutée que moi. Elle a reconnu avec moi que Madame était encore en excellente santé il y a deux jours, et qu’elle est maintenant pâle, glacée, apathique et malheureuse. Voilà tout ce que sait Pampisford. Cela, et un tas d’inepties sur le caractère hanté de notre maison ! Je ne sais ce qu’ont les domestiques en ce moment. Ils sont tous dans un drôle d’état, tourmentés. Ce matin un des valets est venu me conter des fariboles sur une rencontre qu’il a faite dans l’escalier à minuit. Un personnage en redingote verte, avec quantité de cheveux gris argenté…

— Comment ? Un fantôme ? Une apparition ? demanda Lord Hawkesbury.

— Je crois que c’est ce qu’il entendait, oui.

— Voilà qui est extraordinaire ! Lui a-t-il parlé ? s’enquit Mr Canning.

— Non, Geoffrey m’a raconté que ce personnage lui avait jeté un regard froid et dédaigneux avant de passer son chemin.

— Oh ! Votre valet a dû rêver, Sir Walter. Il a certainement dû rêver, déclara Mr Perceval.

— Ou il avait bu, suggéra Mr Canning.

— Oui, j’y ai pensé aussi. Alors, naturellement, j’ai interrogé Stephen Black, poursuivit Sir Walter, mais Stephen est aussi sot que les autres. J’ai bien du mal à lui parler.

— Voyons, objecta Mr Canning, vous ne tentez pas de nier, j’imagine, qu’il y ait quelque chose dans cette histoire qui relève de la magie ? Et ne revient-il pas à Mr Norrell d’expliquer ce qui échappe aux autres ? Envoyez chercher Mr Norrell, Sir Walter !

Cette proposition était si raisonnable que Sir Walter se demanda pourquoi il n’y avait pas songé seul. Il avait la plus haute opinion de ses talents et ne pensait pas, en général, pouvoir manquer une déduction aussi évidente. La vérité, comprit-il, était qu’il n’aimait pas la magie. Il ne l’avait jamais aimée ; ni au début, quand il y avait vu une imposture, ni maintenant qu’elle s’était révélée efficiente. Cependant, il était mal placé pour expliquer ses sentiments aux autres ministres, lui qui les avait convaincus de recourir aux services d’un magicien pour la première fois depuis deux cents ans !

À trois heures et demie, il rentra à Harley-street. C’était le moment le plus surnaturel d’une journée hivernale. Le crépuscule transformait les immeubles et les passants en néants sombres et flous tandis que, au-dessus, le ciel restait d’un bleu argenté éblouissant et rayonnait de lumière froide. Un coucher de soleil d’hiver dessinait au bout des artères une bande de couleur rose et sanglante, plaisante à l’œil, mais qui glaçait le cœur sans raison. En regardant par la vitre de sa voiture, Sir Walter jugea heureux qu’il ne fût en aucune manière un esprit imaginatif. Un autre eût pu être troublé par la conjonction de la tâche désagréable qui consistait à consulter un magicien et de cette étrange dissolution noir et sang des rues londoniennes.