Pauvre Mr Norrell ! Rien n’aurait su être moins à son goût que la promotion d’autres magiciens. Il se réconforta à la pensée que Lord Hawkesbury était un ministre exemplaire, dévoué aux affaires, avec mille et une préoccupations en tête. Il aurait probablement vite tout oublié.
Mais la fois suivante que Mr Norrell se trouvait à Burlington House, Lord Hawkesbury se précipita vers lui en s’écriant :
— Ah, monsieur Norrell ! J’ai parlé au roi de vos plans pour former de nouveaux magiciens. Sa Majesté en a été fort enchantée, elle a trouvé l’idée excellente et m’a prié de vous signifier qu’elle serait contente d’étendre sa protection à votre projet.
Il fut heureux qu’avant que Mr Norrell eût pu répondre la soudaine entrée de l’ambassadeur de Suède dans le salon obligeât Sa Seigneurie à s’écarter en hâte.
Une semaine ou deux plus tard, Mr Norrell retrouvait Lord Hawkesbury, cette fois à un dîner donné par le prince de Galles à Carlton House en l’honneur de Mr Norrell.
— Ah, monsieur Norrell ! Vous voilà ! Je ne pense pas que vous ayez sur vous vos recommandations pour votre école de magiciens, si ? Je viens de m’entretenir avec le duc de Devonshire, et il vous est on ne peut plus favorable. Il croit avoir une demeure à Leamington Spa qui ferait exactement l’affaire et m’a posé des questions sur le programme : si celui-ci comprendrait des prières et où les magiciens dormiraient… Toutes sortes de choses dont je n’ai pas la moindre idée. Je me demande si vous auriez l’amabilité de lui parler. Il est juste là-bas, devant la cheminée – il nous a vus –, il vient par ici. Votre Grâce, voici Mr Norrell, qui est prêt à vous fournir tous les renseignements !
Non sans difficulté, Mr Norrell parvint à convaincre Lord Hawkesbury et le duc de Devonshire qu’une école nécessiterait beaucoup trop de temps, et surtout qu’il lui restait à rencontrer des jeunes gens dotés d’un talent suffisant pour que l’entreprise en valût la peine. À contrecœur, Sa Grâce et Sa Seigneurie furent contraintes d’en convenir, et Mr Norrell put tourner son attention vers un projet bien plus plaisant : celui d’éliminer les magiciens déjà existants.
Depuis longtemps les sorciers des rues de la City de Londres étaient pour lui une cause d’irritation continuelle. Alors qu’il était encore inconnu et obscur, il avait commencé à solliciter des membres du gouvernement et d’autres messieurs éminents au sujet de l’éloignement de ces magiciens errants. Naturellement, dès qu’il eut une position publique éminente, il redoubla et tripla ses efforts. Sa première idée était que la magie devait être réglementée par le gouvernement, et les magiciens assermentés (bien que, naturellement, il n’envisageât personne d’autre d’assermenté que lui). Il proposa d’instituer un véritable conseil régulateur de la magie ; en cela, il était par trop ambitieux.
Comme Lord Hawkesbury disait à Sir Walter :
— Nous n’avons aucun désir d’offenser un homme qui a rendu un tel service au pays mais, au milieu d’une guerre longue et difficile, demander l’instauration d’un conseil, avec des conseillers privés, des secrétaires et Dieu sait quoi d’autre ! Et à quelle fin ? Celle d’écouter Mr Norrell parler et de lui faire ensuite nos compliments ? C’est hors de question. Mon cher Sir Walter, persuadez-le de suivre une autre voie, je vous en prie.
Aussi, la fois suivante où Sir Walter et Mr Norrell se rencontrèrent (au domicile de Mr Norrell, à Hanover-square), Sir Walter adressa à son protégé les mots suivants :
— Votre dessein est admirable, monsieur, et nul n’en disconvient, néanmoins un conseil est précisément la mauvaise manière de le réaliser. Dans la City de Londres – qui est l’endroit où le problème se pose principalement –, ce conseil n’aurait aucune autorité. Voici ce que nous devons faire : demain, vous et moi nous rendrons à l’Hôtel de Ville pour présenter nos respects au lord-maire et à un ou deux des conseillers municipaux. Je pense que nous trouverons bientôt des amis de notre cause.
— Mon cher Sir Walter ! se récria Mr Norrell. Cela ne peut pas aller. Le problème ne se limite pas à Londres. Je m’y suis plongé depuis mon départ du Yorkshire… – Ici, il fouilla dans une pile de documents posée sur un petit guéridon à portée de sa main pour finir par exhumer une liste. – Il y a douze sorciers des rues à Norwich, deux à Yarmouth, deux à Gloucester, six à Winchester, quarante-deux, oui, quarante-deux à Penzance ! Tenez ! Seulement l’autre jour, l’une d’eux – une vraie souillon – s’est présentée à ma maison et a refusé de s’en aller sans me voir, après quoi elle m’a demandé de lui donner un papier – un certificat d’aptitude, pas moins ! – attestant ma croyance qu’elle était capable d’accomplir des actes de magie. Je n’ai jamais été plus étonné de ma vie ! Je lui ai dit : « Femme… »
— En ce qui concerne les villes que vous citez, reprit Sir Walter, l’interrompant précipitamment. Selon moi, vous vous apercevrez que, une fois Londres débarrassée de ce désagrément, les autres seront rapides à suivre. Aucune n’apprécierait de rester à la traîne.
Mr Norrell ne tarda pas à se rendre compte que les choses se passaient exactement comme Sir Walter l’avait prévu. Le lord-maire et les conseillers municipaux étaient impatients d’apporter leur pierre au glorieux renouveau de la magie anglaise. Ils exhortèrent le conseil municipal de la City de Londres à créer une Commission pour les actes de magie. Cette Commission décréta que Mr Norrell était seul autorisé à accomplir des actes de magie à l’intérieur des limites de la City, et que les autres personnes qui « ouvriraient des baraques ou des boutiques, ou encore importuneraient les administrés de Londres par leurs prétentions à la magie » seraient bannies sans délai.
Les sorciers des rues remballèrent leurs petites échoppes, chargèrent leurs maigres effets sur des diables et quittèrent la ville en traînant les pieds. Quelques-uns prirent la peine de maudire Londres en partant, mais à tout prendre ils accueillirent ce revirement de fortune avec une admirable philosophie. La plupart s’étaient simplement résolus à renoncer désormais à la magie et à se faire à la place mendiants et vide-goussets ; comme ils se livraient à la mendicité et à la rapine en amateurs depuis des années, cela n’était pas un crève-cœur aussi grand qu’on pourrait le croire.
Cependant, l’un d’eux ne partit pas. Vinculus, le magicien de Threadneedle-street, resta dans sa baraque, continua à prédire des lendemains malheureux et à vendre de mesquines vengeances à des amoureux dédaignés et à des apprentis rancuniers. Naturellement, Mr Norrell se plaignit vigoureusement de cet état de fait auprès de la Commission pour les actes de magie, puisque Vinculus était le sorcier qu’il honnissait le plus. La Commission pour les actes magiques dépêcha aussitôt bedeaux et gendarmes pour menacer Vinculus du pilori, mais Vinculus ne fit aucun cas d’eux ; il était si populaire parmi les habitants de Londres que la Commission craignait une émeute si on l’éloignait de force.
Par une triste journée de février, Vinculus se tenait dans sa baraque de magicien, non loin de l’église Saint-Christopher-le-Stocks. Aux lecteurs qui ne se souviendraient pas des baraques de magiciens de notre enfance, il faut rappeler que, par sa forme, cette baraque évoquait un théâtre de Guignol ou une échoppe de marchand forain, et qu’elle était de bois et de toile. Un rideau jaune, festonné jusqu’à mi-hauteur d’une épaisse croûte de saleté, servait à la fois de portière et d’enseigne pour la réclame des services proposés à l’intérieur.