En ce jour particulier, Vinculus n’avait pas de clients et gardait très peu d’espoir d’en accueillir aucun. Les rues de la City étaient quasiment désertes. Un âcre brouillard gris, avec un arrière-goût de fumée et de goudron, ensevelissait Londres. Les boutiquiers de la City avaient empilé des boulets dans la grille de leurs fourneaux et allumé toutes les lampes en leur possession dans la vaine tentative de dissiper l’obscurité et le froid, pourtant, ce jour-là, leurs fenêtres en rotonde ne jetaient aucune joyeuse clarté dans les rues ; la lumière n’arrivait pas à percer le brouillard. Dès lors personne n’entrait dans les magasins pour dépenser son argent, et les employés en longs tabliers blancs et perruques poudrées traînaient à leur aise, bavardant entre eux ou se chauffant devant le feu. C’était une de ces journées où celui qu’une obligation retenait à l’intérieur y restait pour s’en acquitter, et où celui qui était contraint de sortir le faisait prestement et rentrait dès que possible.
Assis mélancoliquement derrière son rideau, à moitié mort de froid, Vinculus tournait et retournait dans son esprit les noms des deux ou trois cabaretiers qui se laisseraient peut-être convaincre de lui servir à crédit un verre ou deux de vin chaud. Il avait presque décidé lequel il allait solliciter en premier quand le bruit de quelqu’un qui tapait des pieds et soufflait sur ses doigts lui laissa espérer qu’un client attendait dehors. Vinculus leva son rideau et sortit de sa baraque.
— C’est toi, le magicien ?
Avec une certaine méfiance, Vinculus admit que c’était bien lui (l’homme avait l’apparence d’un bailli).
— Parfait. J’ai une commande pour toi.
— Deux shillings pour la première consultation.
L’inconnu glissa la main dans sa poche, sortit sa bourse et mit deux shillings dans la main de Vinculus.
Puis il entreprit d’exposer le problème qu’il souhaitait voir résolu par la magie. Ses explications étaient très claires, et il savait exactement ce qu’il attendait de Vinculus. Le seul problème, c’était que, plus il parlait, moins Vinculus le croyait. Le bonhomme affirmait venir de Windsor. Cela était parfaitement possible. Certes, il parlait avec un accent du Nord, mais il n’y avait rien d’extraordinaire à cela : des gens descendaient souvent du Nord pour faire fortune. L’homme prétendait aussi être propriétaire d’une boutique de modes florissante ; or cela semblait beaucoup moins vraisemblable, tant il était difficile d’imaginer quelqu’un qui ressemblât moins à un modiste. Vinculus avait beau peu fréquenter ce monde-là il savait que les modistes étaient en général vêtus à la dernière mode. Or ce lascar portait un vieux pardessus noir qui avait été rapiécé et reprisé une dizaine de fois. Son linge, bien que propre et de bonne qualité, eût été déjà démodé vingt ans plus tôt. Vinculus ignorait les noms des cent et un articles de fantaisie confectionnés par les modistes, mais il savait que les modistes, eux, les connaissaient. Or cet homme ne les connaissait pas ; il les appelait des « falbalas ».
Par ce temps glacial, le sol s’était transformé en un fâcheux mélange de glace et de boue gelée et, alors que Vinculus notait les détails sur un petit carnet graisseux, pour une raison ou une autre il perdit l’équilibre et tomba contre le modiste improbable. Il tenta bien de se rattraper, cependant le sol verglacé était si traître qu’il ne put éviter de se cramponner à l’autre. Le modiste improbable eut l’air épouvanté de recevoir en pleine figure une puissante haleine aux relents de bière et de choux, et de sentir des doigts osseux lui agripper tout le corps, mais il ne dit rien.
— Je vous demande pardon, marmonna Vinculus, quand il eut enfin retrouvé la position verticale.
— Il n’y a pas de quoi, répondit poliment le modiste improbable, chassant de son pardessus les miettes rassies, les grumeaux de graisse et de saleté agglomérés et autres vestiges du passage de Vinculus.
Vinculus, de son côté, rajustait ses habits qui s’étaient quelque peu débraillés dans sa chute.
Le modiste improbable reprit son histoire.
— Ainsi, comme je dis, mon commerce prospère et mes chapeaux à brides sont les plus courus de tout Windsor, et il ne se passe guère de semaine sans qu’une des princesses qui logent au château ne vienne commander un nouveau chapeau ou falbala. J’ai apposé un grand écu des armes royales en plâtre doré au-dessus de ma porte, pour montrer la royale protection dont je bénéficie. Pourtant, je ne puis m’empêcher de songer que le commerce de modes représente beaucoup de travail. Veiller tard le soir à coudre des chapeaux, compter mon argent et ainsi de suite. Mon existence pourrait être bien plus facile si une des princesses s’éprenait de moi et m’épousait. Possèdes-tu un tel enchantement, magicien ?
— Un charme d’amour ? Certainement. Mais cela vous coûtera cher. En général, je demande quatre shillings pour un charme destiné à une fille de ferme, dix shillings pour une couturière et six guinées pour une veuve dotée d’une petite affaire. Une princesse… hum ! – Vinculus gratta sa joue mal rasée de ses ongles sales. – Quarante guinées, lança-t-il au hasard.
— Très bien.
— Et laquelle est-ce ? demanda Vinculus.
— Laquelle est-ce quoi ? répliqua le modiste improbable.
— Quelle princesse ?
— Elles sont toutes à peu près pareilles, n’est-il pas ? Le prix varie-t-il avec la princesse ?
— Non, pas vraiment. Je vais vous donner le charme rédigé sur un bout de papier. Déchirez le papier en deux et cousez-en une moitié à l’intérieur de votre pardessus. Il vous faudra placer l’autre moitié en un endroit caché des atours de la princesse sur laquelle vous avez porté votre choix.
Le modiste improbable eut l’air ébahi.
— Et comment diable puis-je faire cela ?
Vinculus considéra son client.
— Vous m’aviez dit que vous cousiez leurs chapeaux, je croyais…
Le modiste improbable eut un rire.
— Ah, oui ! Bien sûr.
Vinculus le regarda d’un air méfiant.
— Vous n’êtes pas plus modiste que moi je suis…
— Magicien ? suggéra le modiste improbable. Tu ne peux pas ne pas reconnaître que ce n’est pas là ta seule profession. Après tout, tu viens de me faire les poches.
— Seulement parce que je désire savoir quel genre de coquin vous êtes, rétorqua Vinculus.
Et de secouer son bras jusqu’à ce que les objets qu’il avait prélevés dans les poches du modiste improbable tombassent de sa manche : une poignée de pièces d’argent, deux guinées d’or et trois ou quatre feuilles de papier pliées. Il ramassa les papiers.
D’excellente qualité, les feuillets étaient petits, épais. Ils étaient tous recouverts de lignes serrées d’une écriture fine et soignée. En haut du premier était écrit : « Deux sortilèges pour forcer un homme obstiné à quitter Londres », et « Sortilège pour savoir ce que mon ennemi trame en ce moment ».
— Le magicien de Hanover-square ! s’écria Vinculus.
Childermass (car c’était lui) inclina la tête.
Vinculus prit connaissance des formules magiques. La première était destinée à faire croire au sujet que tous les cimetières londoniens étaient hantés par ceux qui y étaient enterrés, et tous les ponts visités par les suicidés qui s’étaient jetés de leur hauteur. Le sujet devait voir les fantômes tels qu’ils étaient apparus à leur mort, marqués de tous les stigmates de la violence, de la maladie et de l’extrême vieillesse. De la sorte, il devenait de plus en plus terrifié, jusqu’à ne plus oser passer devant un pont ou une église, ce qui est un grave inconvénient à Londres, étant donné que les ponts ne sont jamais à plus de cent yards d’intervalle, et les églises à considérablement moins encore. La seconde formule était destinée à convaincre le sujet qu’il trouverait son unique et véritable amour et toutes sortes de félicités aux champs, et la troisième – celle qui permettait de savoir ce que tramait son ennemi – impliquait un miroir et avait été probablement conçue par Norrell pour donner à Childermass le moyen d’espionner Vinculus.