Le soleil déclinant jetait des ombres immenses. La glace et le givre scintillaient sur les branches des arbres et dans les creux des champs. La vue d’un paysan en train de labourer lui rappela les familles qui vivaient sur ses terres et dont le bien-être avait toujours été une cause de souci pour Miss Woodhope. Une conversation idéale germa dans son esprit : Et quelles sont vos intentions concernant vos fermiers ? demanderait-elle. – Mes intentions ? s’écrierait-il. – Oui, répondrait-elle. Comment soulagerez-vous leurs fardeaux ? Votre père leur a arraché jusqu’au dernier penny. Il a rendu leur existence misérable. – Je sais cela, dirait Strange. Je n’ai jamais défendu les actes de mon père. – Avez-vous déjà baissé les loyers ? s’enquerrait-elle. Avez-vous parlé au conseil de la paroisse ? Avez-vous songé à des hospices pour les vieilles gens et à une école pour les enfants ?
« Il n’est vraiment pas raisonnable de parler de loyers, d’hospices et d’école, pensa mélancoliquement Strange. Après tout, mon père n’est mort que mardi dernier… »
— Eh bien, voilà qui est singulier ! remarqua Jeremy Johns.
— Hum ? fit Strange.
Il s’aperçut qu’ils s’étaient arrêtés devant une barrière blanche. Au bord de la route se dressait une pimpante chaumière peinte de blanc. De construction récente, elle était hexagonale, avec des fenêtres gothiques.
— Où est donc l’agent d’octroi ? demanda Jeremy Johns.
— Hum ? fit encore Strange.
— C’est un bureau d’octroi, monsieur. Regardez, voilà le tableau portant la liste des sommes à payer. Mais il n’y a personne. Dois-je laisser six pence ?
— Oui, oui. À ta guise.
Jeremy Johns laissa donc l’octroi sur le pas-de-porte de la chaumière et ouvrit la barrière afin que Strange et lui pussent passer. Cent yards plus loin, ils pénétraient dans un village. Une vieille église de pierre nimbée de la lumière dorée de l’hiver, une allée de charmes tordus et séculaires qui menait quelque part ou ailleurs, et une vingtaine de chaumières également en pierre, avec de la fumée qui montait des cheminées. Un ruisseau courait le long de la route, bordé d’herbes jaunes et sèches, d’où pendaient des stalactites de glace.
— Où sont donc les habitants ? s’étonna Jeremy.
— Comment ? répondit Strange. – Il regarda autour de lui et vit deux fillettes qui les épiaient de la fenêtre d’une chaumière. – Là, dit-il.
— Non, monsieur. Ce sont des enfants. Je parlais des adultes. Je n’en vois aucun.
En effet, aucun n’était en vue. Il y avait bien des poules qui se pavanaient à la ronde, un chat assis sur un reste de paille dans une vieille charrette et des chevaux dans un pré, mais personne. Cependant, dès que Strange et Jeremy Johns sortirent du village, la raison de cet étrange état de fait leur apparut. À une centaine de yards de la dernière maison, une foule s’était rassemblée autour d’une haie d’hiver, portant tout un assortiment d’armes : serpettes, faucilles, verges et fusils. Cette vision était fort saugrenue, à la fois sinistre et un tantinet grotesque. On eût pu croire que le village avait décidé de faire la guerre aux aubépines et aux sureaux. Le soleil bas illuminait les villageois, dorant leurs habits et leurs armes, et leurs mines étranges et résolues. Des ombres bleuâtres s’allongeaient derrière eux. Ils étaient complètement silencieux, et quand l’un deux bougeait, c’était avec beaucoup de précautions, par crainte de faire du bruit.
En chevauchant à leur hauteur, Strange et Jeremy se dressèrent sur leurs étriers et tendirent le cou pour apercevoir ce que pouvait bien être l’objet de l’attention des villageois.
— Eh bien, voilà qui est singulier ! s’exclama une fois de plus Jeremy, après qu’ils furent passés. Il n’y avait rien !
— Si, répondit Strange, il y avait un homme. Je ne suis pas surpris que tu n’aies pu l’apercevoir. D’abord je l’ai pris pour une vieille racine, mais c’était un homme, à n’en pas douter. Un homme blême, décharné, battu par les intempéries, un homme remarquablement proche d’une racine, un homme néanmoins.
La route les conduisit dans un bois obscur. La curiosité de Jeremy Johns avait été piquée, et il se demandait qui pouvait être l’inconnu et quel sort allaient lui réserver les villageois. Strange répondit une ou deux fois à l’aveuglette, avant de se replonger dans ses rêveries sur Miss Woodhope.
« Il vaut mieux éviter de discuter des changements apportés par la disparition de mon père, songeait-il. C’est beaucoup trop dangereux. J’attaquerai par des sujets légers, sans conséquence. Les aventures de ce voyage, par exemple. Tiens, qu’est-il survenu qui puisse l’amuser ? » Il leva les yeux ; des arbres sombres, pleureurs, le cernaient. « Il a bien dû y avoir quelque chose. » Il se rappela un moulin à vent qu’il avait vu près de Hereford, un manteau rouge d’enfant pris dans une des ailes. Avec le mouvement giratoire, tantôt le petit manteau était traîné dans la boue et la neige fondue, tantôt il volait dans les airs tel un éclatant drapeau écarlate. « Une allégorie d’on ne sait quoi. Je pourrais lui parler du village désert et des enfants à la fenêtre qui m’épiaient entre les rideaux, l’une avec sa poupée à la main, l’autre avec son cheval de bois. Ensuite viennent la foule silencieuse et armée et l’homme sous la haie… »
Oh ! dirait-elle sans doute. Pauvre diable ! Que lui est-il arrivé ? – Je ne sais, répondrait Strange. – Mais vous êtes resté pour lui porter secours, j’espère, insisterait-elle. – Non, répondrait Strange. – Oh ! se récrierait-elle…
— Attendez ! cria Strange, retenant sa monture. Cela ne peut pas aller ! Nous devons rebrousser chemin. Je ne suis pas tranquille pour le bonhomme sous la haie.
— Oh ! s’exclama Jeremy Johns, avec soulagement. Je suis très content de vous l’entendre dire, monsieur. Moi non plus je ne suis pas tranquille.
— Je ne pense pas que vous ayez songé à emporter une paire de pistolets, si ? demanda Strange.
— Non, monsieur.
— Sacrebleu ! s’exclama Strange, avec un léger tressaillement car Miss Woodhope réprouvait les jurons. Et un couteau ? Un engin de ce genre ?
— Non, rien, monsieur. Mais ne vous inquiétez pas. – Jeremy sauta à bas de son cheval et alla fouiller dans le sous-bois. – Dans ces branchages, je puis nous tailler des gourdins qui seront presque aussi efficaces que des pistolets.
Quelques grosses branches qu’on avait coupées dans un taillis d’arbres étaient abandonnées sur le sol. Jeremy en ramassa une et la proposa à Strange. En fait de gourdin, il s’agissait plutôt d’une bûche hérissée de brindilles.
— Ma foi, murmura Strange d’un ton indécis. Je présume que c’est mieux que rien.
Jeremy se munit d’une autre branche de la même taille et, ainsi armés, ils revinrent vers le village et sa foule silencieuse.
— Toi, là-bas ! cria Strange, distinguant un homme vêtu d’une souquenille de berger, avec quantité de hardes en tricot nouées par-dessus et un chapeau à larges bords sur la tête.
Il fit quelques moulinets avec son gourdin d’un air qu’il espérait menaçant.
— Qu’est-ce que… ?
Immédiatement plusieurs membres de la foule se retournèrent ensemble en portant un doigt à leurs lèvres.