Un autre homme s’approcha de Strange. Avec son habit de velours brun, il avait une allure plus respectable que le premier. Il effleura son chapeau de deux doigts et dit très doucement :
— Je vous demande pardon, monsieur, ne pourriez-vous emmener vos chevaux un peu plus loin ? Ils piaffent et s’ébrouent trop fort.
— Mais…, commença Strange.
— Chut, monsieur ! chuchota l’autre. Votre voix, elle est trop claironnante. Vous allez le réveiller !
— Le réveiller ? Qui ?
— L’homme sous la haie, monsieur. Il est magicien. N’avez-vous jamais ouï dire que, si on réveille un magicien avant son heure, on risque de voir ses rêves sortir de sa tête pour devenir réalité ?
— Et qui sait de quelles horreurs il rêve ! renchérit un autre dans un chuchotement.
— Comment…, tenta Strange.
Une fois encore, plusieurs personnes dans la foule se retournèrent pour lui jeter des regards indignés et lui faire signe de parler plus doucement.
— Comment savez-vous que c’est un magicien ? chuchota-t-il.
— Ah ! Il est à Monk Gretton depuis ces deux derniers jours, monsieur. Il conte à qui veut l’entendre qu’il est magicien. Le premier jour, il a amené par ruse certains de nos enfants à dérober des tourtes et de la bière dans le garde-manger de leur mère, prétendant qu’elles étaient pour la reine des fées. Hier, on l’a trouvé qui errait sur les terres de Farwater Hall, qui est notre grand château ici, monsieur. Mrs Morrow – dont c’est le bien – l’a engagé pour dire la bonne aventure, mais tout ce qu’il a raconté c’était que son fils, le capitaine Morrow, avait été abattu par les Français… Et maintenant, pauvre femme, elle est couchée sur son lit et répète qu’elle attend la mort. Par conséquent, monsieur, nous avons assez vu ce personnage. Nous comptons le faire partir. Et s’il ne veut pas, nous le mettrons à l’hospice.
— Ma foi, cela semble on ne peut plus raisonnable, chuchota Strange. Pourtant, ce que je ne comprends pas, c’est…
Juste à ce moment-là, le dormeur rouvrit les yeux. La foule eut une sorte de haut-le-cœur collectif, plusieurs reculèrent d’un ou deux pas.
L’homme s’extirpa de la haie. La tâche fut malaisée, diverses parties de celle-ci – brins d’aubépine, branches de sureau et de gui, lianes de lierre et balais de sorcière – s’étant glissées entre ses vêtements, ses membres et ses cheveux pendant la nuit, ou fixées à lui par de la glace. Il se mit sur son séant. Il ne paraissait pas le moins du monde surpris de découvrir qu’il avait un public ; à son comportement, on eût pu même croire qu’il s’y était attendu. Il les observa tous et émit plusieurs reniflements peu flatteurs.
Il passa ses doigts dans ses cheveux pour en ôter des feuilles mortes, des brindilles et une demi-douzaine de perce-oreilles.
— J’ai tendu la main, marmonna-t-il à personne en particulier. Les rivières d’Angleterre ont fait demi-tour pour couler dans l’autre sens.
Il défit sa cravate et repêcha quelques araignées qui avaient élu domicile sous sa chemise. Ce faisant, il montra qu’il avait le cou et la gorge décorés d’un étrange dessin composé de traits, points, croix et cercles bleus. Puis il renoua sa cravate autour de son cou et, ayant ainsi achevé sa toilette à sa satisfaction, il se releva.
— Je m’appelle Vinculus, déclara-t-il.
Attendu qu’il venait de passer la nuit sous une haie, il avait la voix remarquablement claire et sonore.
— Depuis dix jours je chemine vers l’ouest, à la recherche d’un homme qui est destiné à devenir un grand magicien. Voilà dix jours, en effet, on m’a montré un portrait de cet homme, et voilà qu’à certains signes ésotériques je découvre que c’est vous !
Tout le monde se retourna pour voir de qui il parlait.
Le bonhomme en blouse de berger avec ses hardes en tricot s’approcha de Strange et lui tira la manche.
— C’est vous, monsieur, dit-il.
— Moi ? s’étonna Strange.
Vinculus vint à Strange.
— « Deux magiciens doivent apparaître en Angleterre, cita-t-il.
« Le premier me craindra ; le deuxième brûlera de m’apercevoir ;
« Le premier sera gouverné par des larrons et des assassins ; le second conspirera à sa propre destruction ;
« Le premier aura beau enfouir son cœur dans un bois sombre sous la neige, il le sentira encore palpiter ;
« Le deuxième verra son bien le plus cher aux mains de son ennemi… »
— Je vois, l’interrompit Strange. Et lequel suis-je, le premier ou le second ? Non, ne me réponds pas. Peu importe. Les deux sont absolument épouvantables. Pour quelqu’un qui tient à ce que je devienne magicien, tu ne promets pas une existence très intéressante. J’espère me marier bientôt, et une vie passée dans l’obscurité des bois, au milieu des brigands et des criminels, serait inopportune, pour ne pas dire plus. Je te suggère d’en choisir un autre.
— Je ne vous ai pas choisi, magicien ! Vous avez été choisi voici longtemps.
— Eh bien, qui que ce fût qui m’a choisi, il sera déçu.
Vinculus ignora cette dernière remarque et saisit fermement la bride du cheval de Strange, par précaution contre une possible fuite. Puis il se mit à réciter dans son intégralité la prophétie dont il avait déjà gratifié Mr Norrell dans sa bibliothèque de Hanover-square.
Strange l’écouta avec un degré d’enthousiasme similaire. Une fois que ce fut fini, il se pencha de sa monture et articula très lentement et distinctement :
— Je ne connais rien à la magie.
Vinculus observa un silence. Il donna l’impression d’être prêt à concéder que cette déficience pouvait être un obstacle légitime au destin de grand magicien de Strange. Par bonheur, la solution lui vint aussitôt à l’esprit ; il glissa la main dans son pardessus, au niveau de la poitrine, et en tira des feuilles de papier couvertes de fétus de paille.
— Tenez, dit-il, l’air encore plus mystérieux et plus solennel qu’auparavant. J’ai ici quelques sorts que… Non, non ! Je ne puis vous les donner. – Strange tendait déjà la main pour les prendre. – Ils me sont précieux. J’ai supporté des années de tourments et enduré de grandes épreuves pour en avoir possession.
— Combien ? lança Strange.
— Sept shillings et six pence, répondit Vinculus.
— Très bien.
— Vous n’avez tout de même pas l’intention de lui donner de l’argent, monsieur ? intervint Jeremy Johns.
— Si cela peut l’empêcher de me parler, alors si, assurément.
Entre-temps la foule considérait Strange et Jeremy Johns d’une manière peu amène. Cette attitude générale avait coïncidé plus ou moins avec le réveil de Vinculus ; les villageois commençaient à se demander si les deux étrangers n’étaient pas deux émanations des rêves de Vinculus. Ils se mirent à s’accuser les uns les autres d’avoir réveillé Vinculus. Ils allaient se prendre de querelle quand un personnage d’aspect officiel, avec un couvre-chef d’allure imposante, se présenta et signifia à Vinculus que, en sa qualité de pauvre, il devait se rendre à l’hospice. Vinculus rétorqua qu’il n’en ferait rien étant donné qu’il n’était plus pauvre : il possédait sept shillings et six pence ! Et de balancer son argent sous le nez du bonhomme de la façon la plus impertinente. À l’instant où une rixe semblait devoir s’ensuivre pour un motif ou un autre, la paix fut soudain rétablie dans le village de Monk Gretton par un expédient des plus simples : Vinculus tourna les talons pour partir dans un sens, tandis que Strange et Jeremy Johns s’éloignaient à cheval dans l’autre.
Vers cinq heures, ils arrivaient à une auberge dans le village de S., non loin de Gloucester. Strange avait si peu d’espoir de voir sortir de ses retrouvailles avec Miss Woodhope autre chose que des souffrances pour tous deux, qu’il songea à reporter celles-ci au lendemain matin. Il commanda un bon dîner et alla s’installer avec un journal dans un fauteuil confortable au coin du feu. Toutefois, il s’aperçut vite que le confort et la tranquillité étaient de piètres substituts à la compagnie de Miss Woodhope et annula donc son dîner pour se rendre immédiatement à la demeure de Mr et Mrs Redmond, afin de commencer à être malheureux le plus tôt possible. Il ne trouva que deux dames au logis, Mrs Redmond et Miss Woodhope.