Выбрать главу

Les amoureux sont rarement les êtres les plus raisonnables de la création. Aussi, mes lecteurs ne seront guère surpris de découvrir que les rêveries de Strange à propos de Miss Woodhope avaient établi un portrait d’elle des plus inexacts. Certes, ses conversations imaginaires exprimaient les opinions de son élue ; en revanche, elles n’étaient aucunement une indication de son caractère et de ses manières. Par exemple, il n’était pas dans les habitudes de celle-ci d’accabler des personnes récemment affligées d’exigences concernant la construction d’écoles et d’hospices. Pas plus qu’elle ne critiquait tout ce qu’elles disaient. Elle n’était pas aussi dénaturée.

Elle le reçut de manière très différente de la jeune dame maussade et intransigeante de son imagination. Loin de lui demander de redresser incontinent tous les torts causés par son père, elle se comporta avec une bonté particulière à son égard et, somme toute, parut ravie de le revoir.

Elle avait près de vingt-deux ans. Au repos, ses traits n’étaient que modérément gracieux. Sa figure et sa silhouette présentaient peu d’attraits remarquables, mais, une fois animée par la conversation ou le rire, sa physionomie se transformait du tout au tout. Miss Woodhope possédait un naturel gai, un esprit vif et le goût du comique. Elle était toujours prête à sourire et, comme un sourire est la parure la plus seyante que puisse arborer une dame, elle avait la réputation d’avoir éclipsé à l’occasion des beautés célèbres dans trois comtés.

Son amie, Mrs Redmond, était une créature placide et bienveillante de quarante-cinq ans. Elle n’était pas riche, ni particulièrement futée, et n’avait pas non plus beaucoup voyagé. En d’autres circonstances, elle eût été embarrassée de commercer avec un homme du monde tel que Jonathan Strange ; heureusement, le père de ce dernier venait de décéder, et cela lui fournit un sujet de conversation.

— Vous devez être très occupé en ce moment, monsieur Strange, déclara-t-elle. Je me rappelle qu’à la mort de mon père il y a eu un nombre infini de choses à régler. Il avait laissé tant de legs ! Chez nous, des pots en porcelaine étaient alignés sur le rebord de la cheminée. Mon père souhaitait qu’un pot revienne à chacun de nos vieux domestiques. Mais la description de ces pots sur son testament était très déroutante, et personne ne savait lequel était destiné à qui. Ensuite les domestiques se sont chamaillés, ils voulaient tous prendre la porcelaine jaune avec des roses roses. Oh ! j’ai cru que je n’en finirais jamais avec ces legs. Votre père vous a-t-il laissé beaucoup de legs, monsieur Strange ?

— Non, madame. Aucun. Il détestait tout le monde.

— Oh ! Voilà qui est heureux, non ? Et qu’allez-vous faire maintenant ?

— Faire ? répéta Strange.

— Miss Woodhope dit que votre pauvre cher père achetait et revendait des choses. Suivrez-vous ses traces ?

— Non, madame. Si je parviens à mes fins, et je crois que j’y parviendrai, les affaires de mon père seront toutes en ordre aussi tôt que possible.

— Ah ! Alors vous serez sans doute très occupé par l’agriculture ? D’après Miss Woodhope, vos terres sont vastes.

— Elles le sont, madame. Cependant, j’ai tâté de l’agriculture et je trouve que cela ne me convient pas.

— Oh ! murmura Mrs Redmond, prudemment.

Il y eut un silence. La pendule de Mrs Redmond fit entendre son tic tac ; les braises s’effondrèrent dans la grille du fourneau. Mrs Redmond commença à tirer des fils de broderie posés sur ses genoux et emmêlés en un terrible nœud. Son chat noir prit alors cette soudaine activité pour un jeu et traversa le canapé d’un air dédaigneux pour tenter d’attraper les fils de soie. Avec un rire, Arabella saisit le chat et se mit à jouer avec lui. C’était exactement le genre de paisible scène domestique que Strange aimait (même s’il ne voulait pas de Mrs Redmond et était indécis quant au chat), et celle-ci était d’autant plus désirable à ses yeux qu’il n’avait jamais trouvé que froideur et maussaderie dans la maison de son enfance. La question était de convaincre Arabella qu’elle le désirait aussi. Une forme d’inspiration lui vint et il s’adressa soudain de nouveau à Mrs Redmond :

— Enfin, bref, madame, je ne pense pas avoir de temps à y consacrer. Je vais étudier la magie.

— La magie ! s’exclama Mrs Redmond, le regardant avec surprise.

Elle semblait prête à le questionner davantage quand, à cet instant crucial, on entendit Mr Redmond dans l’entrée. Il était accompagné de son vicaire, Henry Woodhope – cet Henry Woodhope qui était à la fois le frère d’Arabella et l’ami d’enfance de Jonathan Strange. Naturellement, il fallut venir à bout des présentations et des explications (Henry Woodhope ignorait la venue de Strange), et la déclaration inattendue de Strange passa momentanément au second plan.

Ces messieurs revenaient d’une réunion paroissiale. Dès que tout le monde se fut réinstallé au salon, Mr Redmond et Henry firent part à Mrs Redmond et à Arabella de diverses nouvelles de la paroisse. Puis ils s’informèrent du voyage de Strange, de l’état des routes et du sort des fermiers dans le Shropshire, le Herefordshire et le Gloucestershire (ceux-ci étant les comtés traversés par Strange). À sept heures, le thé fut servi. Dans le silence qui suivit, pendant que tous buvaient et se restauraient, Mrs Redmond annonça à son mari :

— Mr Strange va être magicien, mon chéri.

Elle parlait comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle au monde – car ce l’était pour elle.

— Magicien ? s’exclama Henry, stupéfait. Pourquoi une telle vocation ?

Strange hésita. Il n’avait guère envie de donner sa véritable raison – qui était d’impressionner Arabella par sa détermination à choisir une activité sérieuse et savante ; il se rabattit donc sur la seule autre explication qui lui venait à l’esprit.

— J’ai rencontré un homme sous une haie de Monk Gretton qui m’a proclamé magicien.

Mr Redmond rit, goûtant la plaisanterie.

— Excellent ! s’écria-t-il.

— Vraiment ? fit de son côté Mrs Redmond.

— Je ne comprends pas, dit Henry Woodhope.

— Vous ne me croyez pas, je présume ? demanda Strange à Arabella.

— Oh ! bien au contraire, monsieur Strange ! répondit Arabella avec un sourire amusé. Cela s’accorde avec votre façon habituelle de procéder. Voilà une motivation de carrière tout aussi forte que ce à quoi je pouvais m’attendre de votre part.

— Si vous devez embrasser une profession – et je ne vois pas pourquoi vous en désireriez une maintenant que vous avez hérité de votre domaine – vous pourriez en choisir une plus valable que la magie ! protesta Henry. Elle n’a aucune application pratique.

— Ah, je pense que vous avez tort ! objecta Mr Redmond. Il y a bien ce gentleman à Londres qui confond les Français en leur envoyant des illusions ! J’ai oublié son nom. Comment appelle-t-il sa théorie, déjà ? La magie moderne ?

— En quoi celle-ci est-elle différente de l’ancienne ? s’étonna Mrs Redmond. Et à laquelle vous adonnerez-vous, monsieur Strange ?