— Je ne vous demanderai pas, monsieur, dit Strange à Mr Segundus, si vous êtes magicien. La facilité avec laquelle vous pénétrez dans les rêves des autres démontre vos pouvoirs. – Strange se tourna vers Mr Honeyfoot. – Êtes-vous aussi magicien, monsieur ?
Pauvre Mr Honeyfoot ! Toucher un point aussi sensible par une question aussi brutale ! Il était encore magicien de cœur et n’aimait pas à se voir rappeler son malheur. Il répondit qu’il avait été magicien, voilà peu. Mais il avait été forcé de mettre un terme à ses activités. Rien n’eût pu être plus éloigné de ses vœux. L’étude de la magie, de la bonne magie anglaise s’entend, était, dans son opinion, la plus noble occupation au monde.
Strange le considéra avec une légère surprise.
— Je ne vous comprends pas très bien. Comment a-t-on pu vous contraindre à renoncer à vos études ?
Alors Mr Segundus et Mr Honeyfoot expliquèrent comment ils avaient été membres de la Société savante des magiciens d’York, et comment cette société avait été dissoute par Mr Norrell.
Mr Honeyfoot s’enquit de l’opinion personnelle de Strange sur Mr Norrell.
— Oh ! répondit Strange avec un sourire. Mr Norrell est le saint patron des libraires anglais.
— Monsieur ? s’écria Mr Honeyfoot.
— Oh ! reprit Strange. On entend parler de Mr Norrell partout où existe le commerce du livre, de Newcastle jusqu’à Penzance, en Cornouailles. Le libraire vous accueille avec des courbettes avant de vous déclarer : « Ah, monsieur, vous arrivez trop tard ! J’avais un grand nombre d’ouvrages sur les sujets de la magie et de l’histoire. Mais je les ai tous vendus à un gentleman très savant du Yorkshire. » Et il s’agit toujours de Norrell. On peut, si l’on veut, acheter les livres laissés par Norrell. En règle générale, les livres que laisse Mr Norrell sont parfaits pour allumer le feu !
Mr Segundus et Mr Honeyfoot, naturellement, souhaitaient mieux connaître Jonathan Strange, qui semblait, de son côté, tout aussi impatient de leur parler. Par conséquent, après que chaque parti eut pris et donné les renseignements habituels (« Où êtes-vous descendu ? – Oh ! À la George Inn, à Avebury. – Eh bien, voilà qui est singulier ! Nous aussi… »), il fut promptement décidé que les gentlemen regagneraient Avebury tous les quatre à cheval pour dîner ensemble.
Au moment de quitter Shadow House, Strange marqua une halte devant la porte du roi Corbeau et demanda si Mr Segundus ou Mr Honeyfoot avait déjà visité l’ancienne capitale royale du Nord, Newcastle. Ni l’un ni l’autre ne l’avaient fait.
— Cette porte est une copie de celles qu’on trouve là-bas dans tout le pays, leur apprit Strange. La première de ce style a été réalisée quand le roi séjournait encore en Angleterre. Dans cette ville, où que vous tourniez les yeux, le roi surgit d’un porche sombre et poussiéreux pour venir vers vous. – Strange eut un petit sourire ironique. – Mais il garde le visage toujours à demi dissimulé et ne vous adressera jamais la parole !
À cinq heures, ils s’attablèrent pour dîner dans l’arrière-salle de la George Inn. Mr Honeyfoot et Mr Segundus trouvèrent que Strange était un convive des plus agréables, enjoué et disert. Pour sa part, Henry Woodhope se restaura avec application ; après avoir fini de manger, il regarda par la fenêtre. Mr Segundus, craignant qu’il pût se sentir négligé, se tourna vers lui et le complimenta sur l’enchantement créé par Strange à Shadow House.
Henry Woodhope fut étonné.
— Je n’avais pas imaginé qu’il y eût matière à compliment, protesta-t-il. Strange n’a pas mentionné quoi que ce fût de remarquable.
— Mon cher monsieur ! s’exclama Mr Segundus. Qui sait quand pareil exploit fut tenté pour la dernière fois en Angleterre !
— Oh ! Je ne connais rien à la magie. Je crois que c’est la dernière mode, j’ai lu des reportages sur cet art dans les gazettes londoniennes. Mais un ecclésiastique a peu de temps libre pour lire. En outre, je connais Strange depuis que nous sommes enfants, et il a un naturel des plus fantasques. Je suis surpris que cette crise de magie ait duré si longtemps ! Il s’en lassera sans doute bientôt, comme il s’est lassé de toutes choses.
Sur ces mots, il se leva de table et annonça qu’il songeait à se promener un moment dans le village. Il souhaita une bonne soirée à Mr Honeyfoot et à Mr Segundus, puis les quitta.
— Pauvre Henry, dit Strange, une fois Mr Woodhope sorti. Nous devons horriblement l’ennuyer.
— C’est très généreux de la part de votre ami de vous accompagner dans votre voyage alors que son objet ne peut avoir aucun intérêt pour lui, déclara Mr Honeyfoot.
— Oh, certainement ! acquiesça Strange. Vous savez, il s’est vu forcé de m’accompagner après avoir trouvé si peu d’animation à la maison. Henry est en visite pour quelques semaines, mais notre quartier est très calme. En outre, je suis très absorbé par mes études.
Mr Segundus demanda à Mr Strange quand il avait commencé à étudier la magie.
— Au printemps de l’an dernier.
— Mais vous avez tant de réalisations à votre actif ! s’écria Mr Honeyfoot. Et en moins de deux ans ! Mon cher monsieur Strange, voilà qui est tout à fait remarquable !
— Oh ! Croyez-vous ? Il me semble n’avoir presque rien fait. J’ignorais où me tourner pour demander conseil. Vous êtes les premiers de mes confrères magiciens que je rencontre. Vous voilà avertis que j’ai bien l’intention de vous tenir éveillés la moitié de la nuit pour que vous répondiez à mes questions !
— Nous serons ravis de vous aider de toutes les manières possibles, intervint Mr Segundus. Cependant, je doute fort que nous vous soyons d’un grand secours. Nous n’étions que des théoriciens de la magie.
— Vous êtes par trop modestes, déclara Strange. Considérez, par exemple, combien vos lectures ont été beaucoup plus étendues que les miennes !
Segundus se mit donc à citer des auteurs dont Strange pouvait ne pas avoir encore entendu parler. Et Strange de gribouiller leurs noms et le titre de leurs œuvres au petit bonheur, écrivant tantôt dans un petit calepin, tantôt au verso de la note du dîner, et une fois sur le dos de sa main. Puis il interrogea Mr Segundus sur les livres en question.
Pauvre Mr Honeyfoot ! Comme il brûlait de participer à cette conversation captivante ! Comme il y prit part, en réalité, n’abusant que lui-même par ses petits stratagèmes !
— Recommandez-lui de lire Le Langage des oiseaux de Thomas Lanchester, dit-il, s’adressant à Mr Segundus de préférence à Strange. Oh ! Je sais que vous n’en avez pas une bonne opinion, mais on peut beaucoup apprendre chez Lanchester, à mon avis.
Là-dessus, Strange leur dévoila que, à sa connaissance, il existait encore en Angleterre quatre exemplaires du Langage des oiseaux à peine cinq ans plus tôt : un dans une librairie de Gloucester ; un autre dans la bibliothèque personnelle d’un gentleman magicien de Kendal ; un troisième, propriété d’un maréchal-ferrant non loin de Penzance, qui l’avait accepté comme versement partiel pour la réparation d’un portail en fer ; et un dernier qui bouchait un trou d’une fenêtre de l’école de garçons dans l’enceinte de la cathédrale de Durham.
— Où sont-ils aujourd’hui ? s’exclama Mr Honeyfoot. Pourquoi ne pas en avoir acquis un exemplaire ?