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— Croyez-vous qu’il éveillera la curiosité ? s’enquit Mr Norrell.

— Oh ! certainement, répondit Mr Lascelles.

— Ah ! fit Mr Norrell. Alors je crains fort – monsieur Lascelles, je serais très heureux si vous pouviez me conseiller –, je crains fort que Lord Mulgrave n’aille mander Mr Strange. Le zèle déployé par Sa Seigneurie pour l’usage de la magie dans la guerre – excellent en soi, bien entendu – a eu le fâcheux effet de l’inciter à lire toutes sortes de livres sur l’histoire de la magie et de lui donner des opinions sur ce qu’il y trouve. Il a ainsi conçu le plan d’appeler des sorcières pour m’aider à vaincre les Français – je crois qu’il songe à ces créatures mi-fées mi-femmes auxquelles les méchants avaient recours quand ils désiraient nuire à leurs voisins – le type de sorcières, en bref, que Shakespeare met en scène dans Macbeth. Il m’a prié d’en évoquer trois ou quatre et n’a pas été content quand j’ai refusé de me plier à sa requête. La magie moderne peut réaliser beaucoup. Cependant, invoquer des sorcières peut attirer tout un tas d’ennuis. Maintenant je redoute qu’il envoie quérir Mr Strange. Monsieur Lascelles, ne l’en croyez-vous pas capable ? En outre, Mr Strange pourrait tenter sa chance, sans rien comprendre aux dangers encourus. Peut-être serait-ce aussi bien d’écrire à Sir Walter afin de lui demander s’il aurait la bonté de glisser un mot à l’oreille de Sa Seigneurie pour le prévenir contre Mr Strange.

— Oh ! s’exclama Lascelles. Je n’en vois pas la nécessité. Si vous pensez que la magie de Mr Strange n’est pas sûre, alors cela s’ébruitera bientôt.

Plus tard le même jour, dans une maison de Great Titchfield-street, un dîner fut donné en l’honneur de Mr Norrell, auquel Mr Drawlight et Mr Lascelles étaient aussi présents. Mr Norrell fut prié d’exprimer son avis sur le magicien du Shropshire.

— Mr Strange me semble être un gentleman charmant et un magicien très doué, qui peut représenter un estimable apport à notre profession, laquelle s’est trouvée un tantinet démunie depuis quelque temps.

— Mr Strange paraît entretenir de très étranges notions de magie, commenta Lascelles. Il n’a pas pris la peine de se nourrir des idées modernes sur le sujet – par quoi j’entends, bien entendu, les idées de Mr Norrell qui ont tant étonné le monde par leur clarté et leur concision.

Mr Drawlight renouvela son opinion selon laquelle la chevelure rousse de Mr Strange était « importable » et que la toilette de Mrs Strange, bien que pas exactement de la dernière mode, était d’une très jolie mousseline.

À peu près au moment où cette conversation avait lieu, un autre groupe de personnes (dont Mr et Mrs Strange) s’attablaient pour dîner dans la salle à manger plus modeste d’une demeure de Charterhouse-square. Les amis de Mr et Mrs Strange étaient naturellement impatients de connaître leur opinion sur le célèbre Mr Norrell.

— Il répète qu’il espère que le roi Corbeau tombera bientôt dans l’oubli, leur annonça Strange, sans dissimuler son incompréhension. Que pensez-vous de cela ? Un magicien qui espère que le roi Corbeau tombera bientôt dans l’oubli ! Si l’on découvrait que l’archevêque de Canterbury travaille secrètement à supprimer toute connaissance de la Trinité, cela aurait autant de sens à mes yeux…

— Il est comme un musicien qui souhaiterait passer sous silence la musique de Mr Haendel, acquiesça une dame en turban qui mangeait des artichauts aux amandes.

— Ou un poissonnier qui chercherait à convaincre les gens que la mer n’existe pas, renchérit un gentleman qui se servait une généreuse part de mulet, nappée d’une bonne sauce au vin.

Puis d’autres personnes proposèrent des exemples similaires d’extravagance et tout le monde rit, sauf Strange, qui fixait son assiette en fronçant le sourcil.

— Je croyais que vous vouliez demander à Mr Norrell de vous aider ! protesta Arabella.

— Comment le pourrais-je, alors que nous avons paru nous quereller dès le premier instant de notre rencontre ! s’écria Strange. Je ne lui plais pas, et c’est réciproque.

— Vous ne lui plaisez pas ? Non, peut-être ne lui avez-vous pas plu. Cependant, il n’a regardé personne d’autre pendant tout le temps que nous étions là. On eût cru qu’il voulait vous dévorer des yeux. Il est sans doute seul. Il a étudié toutes ces années et n’a jamais trouvé personne à qui expliquer ses pensées. Il ne le pourrait certainement pas avec ces hommes déplaisants… J’ai oublié leurs noms. Mais à présent qu’il vous a vu… Il sait qu’il pourrait discuter avec vous… Enfin ! ce serait extraordinaire s’il ne vous réinvitait pas.

À Great Titchfield-street, Mr Norrell posa sa fourchette et se tapota les lèvres avec sa serviette de table.

— Bien entendu, murmura-t-il. Il doit s’appliquer. Je l’ai exhorté à s’appliquer.

De son côté, Strange disait à Charterhouse-square :

— Il m’a pressé de m’appliquer. « À quoi donc ? ai-je demandé. – À la lecture », m’a-t-il répondu. Je n’ai jamais été plus stupéfait de ma vie. J’ai failli lui demander ce que j’étais censé lire quand il possède tous les livres.

Le lendemain, Strange déclarait à Arabella qu’ils pouvaient retourner dans le Shropshire quand elle voulait ; il ne croyait pas que rien les retînt à Londres. Il lui confia aussi qu’il avait décidé de ne plus penser à Mr Norrell. Il ne réussit pas à tenir complètement sa promesse, car plusieurs fois au cours des jours suivants Arabella se surprit à écouter une longue énumération de tous les défauts de Mr Norrell, à la fois personnels et professionnels.

Entre-temps, à Hanover-square, Mr Norrell interrogeait continuellement Mr Drawlight sur ce que Mr Strange devenait, à qui il rendait visite, ou encore sur ce qu’on pensait de lui.

Mr Lascelles et Mr Drawlight étaient inquiets de ce rebondissement. Depuis plus d’un an désormais ils exerçaient une influence grandissante sur le magicien et, en leur qualité d’amis, ils étaient courtisés par des amiraux, des généraux, des politiciens, quiconque en fait souhaitait connaître l’opinion de Mr Norrell sur ceci ou souhaitait voir Mr Norrell faire cela. L’idée qu’un nouveau magicien pourrait être lié à Mr Norrell par des liens plus étroits que Drawlight ou Lascelles pourraient jamais espérer en forger, remplissant ainsi la tâche de conseiller, leur était très désagréable. Mr Drawlight avertit Mr Lascelles qu’il fallait décourager Norrell de penser au magicien du Shropshire et, bien que la nature fantasque de Mr Lascelles ne lui permît jamais d’être tout de suite d’accord avec personne, il n’est pas douteux qu’il partageait son avis.

Toutefois, trois ou quatre jours après la visite de Mr Strange, Mr Norrell déclara :

— J’ai réfléchi très sérieusement à la question et je crois qu’il faut tenter quelque chose pour Mr Strange. Il s’est plaint de son manque de documents. Eh bien, certes, je vois que cela pourrait… En bref, j’ai décidé de lui faire présent d’un livre.

— Monsieur ! Vos précieux livres ! s’exclama Drawlight. Vous ne devez pas les distribuer… Surtout pas à des magiciens qui risquent de ne pas en avoir un usage aussi raisonné que vous !

— Oh ! Je ne parle pas d’un de mes livres. J’ai peur de ne pouvoir m’en séparer d’un seul. Non, j’ai fait l’acquisition d’un volume chez Edwards & Skittering pour l’offrir à Mr Strange. Le choix, je l’avoue, était difficile. Il existe de nombreux ouvrages que, pour être tout à fait franc, je ne tiens pas à recommander si tôt à Mr Strange ; il n’est pas encore prêt. Il s’imprégnerait par eux de toutes sortes d’idées erronées. Ce livre-ci – Mr Norrell le regarda d’un air plus ou moins inquiet – présente de nombreux défauts, je crains même qu’il n’en contienne un grand nombre. Mr Strange n’y apprendra pas la magie réelle. Néanmoins, il développe quantité d’idées sur les objets d’une recherche approfondie et les périls qu’il y a à s’en remettre trop tôt au papier, leçons que, je l’espère, Mr Strange peut prendre à cœur.