Ce soir-là, Strange rapporta à Arabella tout ce que Mr Norrell avait dit et tout ce que lui, Strange, avait répondu.
— C’était la chose la plus bizarre au monde ! Il était si effrayé d’avoir été démasqué qu’il ne trouvait plus ses mots. J’ai dû inventer les nouveaux mensonges qu’il me racontait. J’ai été contraint de conspirer avec lui contre moi-même.
— Je ne comprends pas, protesta Arabella. Pourquoi devrait-il se contredire de cette curieuse manière ?
— Oh ! Il est déterminé à garder certaines informations pour lui. Voilà qui est certain… En outre, j’imagine qu’il ne parvient pas toujours à se rappeler ce qui doit rester secret et ce qui ne le doit pas. Je vous ai raconté que des trous parsemaient sa bibliothèque, vous vous rappelez ? Eh bien, le jour où il m’a pris pour élève, il semble qu’il ait ordonné d’en vider cinq rayons et de renvoyer les livres dans le Yorkshire, sous prétexte qu’ils étaient trop dangereux à lire pour moi.
— Seigneur ! Comment donc avez-vous découvert cela ? demanda Arabella, stupéfaite.
— Drawlight et Lascelles me l’ont dit. Ils s’y sont complu.
— Les misérables !
Mr Norrell fut on ne peut plus dépité d’apprendre que l’éducation de Strange devait subir une interruption d’un jour ou deux, le temps que lui et Arabella cherchassent une maison où habiter.
— Son épouse pose un problème, expliqua Mr Norrell à Drawlight avec un soupir. Eût-il été célibataire, il n’aurait rien trouvé à redire à venir habiter ici chez moi.
Drawlight fut des plus inquiets d’entendre que Mr Norrell avait caressé un tel espoir et, au cas où celui-ci renaîtrait, il prit la précaution de renchérir :
— Oh, monsieur ! Songez à votre collaboration avec l’Amirauté et le ministère de la Guerre, si importante et si confidentielle ! La présence d’une autre personne dans la maison serait un grand obstacle.
— Mais Mr Strange va me seconder dans cette affaire ! protesta Mr Norrell. Ce serait très mal de ma part de priver le pays des talents de Mr Strange. Mr Strange et moi sommes allés à l’Amirauté mardi dernier présenter nos respects à Lord Mulgrave. Au début, je crois que Lord Mulgrave n’était pas ravi de voir que j’avais amené Mr Strange…
— En effet, Sa Seigneurie est habituée à votre magie supérieure ! Sans doute juge-t-il qu’un amateur*, aussi talentueux soit-il, n’a pas à se mêler des intérêts de l’Amirauté.
— … néanmoins, quand Sa Seigneurie a entendu les idées de Mr Strange pour vaincre les Français par la magie, il s’est tourné vers moi, le sourire aux lèvres, et a déclaré : « Vous et moi, monsieur Norrell, sommes un peu rassis. Nous voulions qu’un sang neuf nous aiguillonne, n’est-il pas ? »
— Lord Mulgrave a dit cela ? Il vous a dit cela ? s’étrangla Drawlight. Quelle abominable grossièreté. J’espère, monsieur, que vous lui avez décoché un de vos regards !
— Comment ? – Mr Norrell était absorbé par son récit et ne prêtait aucune attention à Mr Drawlight. – Oh ! lui ai-je répondu. Je suis tout à fait de votre avis, monseigneur. Attendez seulement d’avoir entendu le reste de ce que Mr Strange a à vous dire. Vous n’en connaissez pas encore la moitié !
Et il ne s’agissait pas que de l’Amirauté. Le ministère de la Guerre et tous les autres services gouvernementaux avaient des raisons de se réjouir de la venue de Jonathan Strange. Tout à coup nombre de choses qui auparavant avaient été délicates devenaient plus faciles. Les ministres du roi chérissaient depuis longtemps le projet d’envoyer de mauvais rêves aux ennemis de la Grande-Bretagne. Le ministre des Affaires étrangères l’avait exposé pour la première fois en janvier 1808, et depuis plus d’un an chaque soir Mr Norrell envoyait diligemment un mauvais rêve à l’empereur Napoléon Bonaparte, en suite de quoi il ne se passait rien. L’empire napoléonien ne s’était toujours pas écroulé, et Bonaparte livrait bataille avec autant de sang-froid que jamais. Mr Norrell finit donc par recevoir l’instruction de s’arrêter. En privé, Sir Walter et Mr Canning pensaient que le plan avait échoué parce que Mr Norrell n’était pas doué pour créer des horreurs. Mr Canning se plaignait que les cauchemars envoyés par Mr Norrell à l’empereur (cauchemars concernant essentiellement un capitaine des dragons caché dans le vestiaire de Bonaparte) effraieraient à peine la gouvernante de ses enfants, alors l’empereur de la moitié de l’Europe ! Pendant un temps, il s’était efforcé de convaincre les autres ministres de charger Mr Beckford, Mr Lewis et Mrs Radcliffe de créer des rêves d’épouvante que Mr Norrell pourrait ensuite implanter dans la tête de Bonaparte. Mais le reste des ministres considérèrent que le recours à un magicien était une chose, les romanciers une autre, et qu’ils refusaient de s’abaisser à cela.
Avec Strange, le plan renaquit de ses cendres. Strange et Mr Canning soupçonnaient le méchant empereur français d’être peu sensible à des maux aussi immatériels que les rêves ; aussi, cette fois-ci, décidèrent-ils de s’attaquer à son allié, Alexandre, le tsar de Russie. Ils avaient l’avantage de compter un grand nombre d’amis à la cour d’Alexandre : des nobles russes qui avaient gagné beaucoup d’argent en vendant du bois à la Grande-Bretagne et étaient impatients de recommencer, ainsi qu’une ingénieuse et brave dame écossaise, qui était l’épouse du valet de chambre d’Alexandre.
Ayant appris qu’Alexandre était une personnalité curieusement impressionnable, adonnée au mysticisme, Strange décida de lui envoyer un rêve bourré de mauvais présages et de symboles ésotériques. Pendant sept nuits d’affilée, Alexandre fit donc le même rêve : il était attablé devant un confortable souper en compagnie de Napoléon Bonaparte, et on leur servait un délicieux consommé de venaison. Mais l’empereur n’avait pas plus tôt goûté au consommé qu’il bondissait de son siège et s’écriait : « J’ai une faim qui ne saurait se satisfaire de potage*. » Là-dessus, il se transformait en une louve, qui dévorait d’abord le chat d’Alexandre, puis son chien, puis son cheval, puis sa délicieuse maîtresse turque. Et tandis que la louve se mettait en devoir de croquer d’autres amis et relations d’Alexandre, ses entrailles s’ouvraient et dégorgeaient chat, chien, cheval, maîtresse turque, amis, relations, etc., sous d’horribles formes. À mesure que la louve mangeait, elle grossissait et, quand elle fut aussi grande que le Kremlin, elle se retourna, ses lourdes tétines ballottant et la gueule tout ensanglantée, prête à engloutir Moscou.
— Il n’y a rien de déshonorant à lui envoyer un rêve pour le prévenir qu’il a tort de faire confiance à Bonaparte, et que Bonaparte finira par le trahir, expliqua Strange à Arabella. Je pourrais, après tout, lui envoyer une missive pour lui dévoiler l’avenir. Il a réellement tort, et rien n’est plus certain que ce Bonaparte le trahira à la fin !
Par l’entremise de la dame écossaise, il leur revint que le tsar de Russie avait été extrêmement troublé par ses rêves et que, à l’instar du roi Nabuchodonosor de la Bible, il avait mandé d’urgence des astrologues et des devins pour les lui interpréter, ce dont ils s’étaient chargés aussitôt.
Strange envoya alors de nouveaux rêves au tsar de Russie.
— Et j’ai suivi votre conseil, confia-t-il à Mr Canning. Je les ai rendus plus obscurs et plus difficiles d’interprétation, afin que les sorciers du tsar aient du fil à retordre.
L’infatigable Mrs Janet Archibaldovna Barsukova ne tarda pas à transmettre la bonne nouvelle qu’Alexandre négligeait les affaires du gouvernement et de la guerre pour passer toute la journée à méditer ses rêves et à en parler avec ses astrologues et ses sorciers, et que, chaque fois qu’il recevait un courrier de l’empereur Napoléon Bonaparte, on le voyait blêmir et frémir.