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Stephen s’arrêta, tenant son paquet. Le tissu, un vieux et doux velours, glissa, révélant une longue tige d’argent.

Le premier des poursuivants à arriver était un beau gentleman brun, sinistrement vêtu de noir mais non dénué d’élégance.

— Vous le teniez à un moment, dit-il à Stephen.

— Je regrette seulement, monsieur, de n’avoir pas su le retenir, répondit Stephen. Cependant, comme vous voyez, j’ai votre bien.

Stephen tendit à l’homme la tige d’argent et le tissu de velours rouge ; l’autre refusa de les prendre.

— C’est la faute de ma mère ! pesta le gentleman avec colère. Oh ! Comment a-t-elle pu être si négligente ! Je lui ai pourtant répété mille fois que si elle laissait la fenêtre du salon ouverte, tôt ou tard un voleur entrerait par là. Ne l’ai-je pas dit cent fois, Edward ? Ne l’ai-je pas répété, John ?

Ces dernières paroles s’adressaient aux domestiques du gentleman, qui avaient accouru derrière leur maître. S’ils manquaient de souffle pour pouvoir répondre, ils furent en mesure, par des signes de tête emphatiques, d’assurer à Stephen que leur maître l’avait bien répété.

— Tout un chacun sait que je garde mes trésors en mon logis, continua le gentleman, elle persiste pourtant à ouvrir la fenêtre malgré mes instances ! Et maintenant, bien entendu, elle reste assise à pleurer la perte de ce trésor qui était dans la famille depuis des centaines d’années. Ma mère, en effet, tire vanité de notre maison et de tous ses biens. Ce sceptre, par exemple, prouve que nous descendons des anciens rois du Wessex, car il appartenait à Edgar à Alfred, ou à un autre de pareille farine.

— Alors vous devez le reprendre, monsieur, insista Stephen. Votre mère sera sans doute fort soulagée de le voir intact.

Le gentleman tendit le bras pour saisir le sceptre, et soudain retira sa main.

— Non ! Je n’en ferai rien ! Je jure que je n’en ferai rien. Si je devais restituer ce trésor à la garde de ma mère, alors elle ne comprendrait jamais les conséquences néfastes de sa négligence ! Elle n’apprendrait jamais à tenir la fenêtre close ! Et qui sait ce que je pourrais perdre ensuite ? Tenez, je pourrais rentrer chez moi demain et trouver la maison vide ! Non, monsieur, vous devez garder le sceptre ! Il est la récompense du service que vous m’avez rendu en tentant d’attraper le larron !

Les domestiques du gentleman inclinèrent la tête, comme s’ils comprenaient la raison de son geste. Puis une voiture s’arrêta ; le gentleman et ses domestiques montèrent dedans et s’éloignèrent.

Stephen demeura sous la pluie, la couronne dans une main et le sceptre dans l’autre. Devant lui se profilaient les boutiques de Bond-street les plus en vogue de tout le royaume, aux devantures desquelles étaient exposés velours et soies, diadèmes de perles et de plumes de paon, diamants, rubis, pierreries et toutes sortes de colifichets en or et en argent.

« Eh bien, songea Stephen, nul doute qu’il serait capable de trouver pour moi de fantastiques trésors dans le contenu de ces magasins. Toutefois, je serai plus malin que lui. Je vais rentrer par un autre chemin. »

Il tourna dans un étroit passage entre deux bâtisses, traversa une cour exiguë, franchit une grille, emprunta un autre passage et émergea dans une ruelle bordée de maisons modestes. L’endroit était désert et curieusement silencieux. Le seul bruit était celui de la pluie frappant les pavés, la pluie qui avait encrassé toutes les façades des maisons au point qu’elles en paraissaient noires. Les habitants du quartier devaient être très économes, car aucun d’eux n’avait allumé de lampe ou de chandelle malgré l’obscurité du jour. Cependant, les lourdes nuées ne couvraient pas tout le ciel ; une lumière blanche et liquide sourdait à l’horizon, de sorte que la pluie tombait en traits d’argent entre le ciel sombre et la terre tout aussi sombre.

Un objet brillant jaillit tout à coup d’une ruelle noyée dans l’ombre rebondissant irrégulièrement sur les pavés mouillés pour venir s’immobiliser juste devant Stephen.

Il le regarda mieux, puis poussa un grand soupir en constatant qu’il s’agissait, selon son attente, d’une petite boule d’argent. Celle-ci était très cabossée et d’aspect ancien. Au-dessus, là où il aurait dû y avoir une croix pour signifier que le monde entier appartenait à Dieu, on voyait une minuscule main ouverte, dont un des doigts était cassé. Ce symbole de la main ouverte, Stephen ne le connaissait que trop. Il appartenait au gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon. La veille seulement, Stephen avait participé à une procession et porté une oriflamme ornée de cet emblème dans des cours obscures, balayées par les vents, et le long d’allées de chênes immenses dans les branches invisibles desquels le vent bruissait.

On entendit le bruit d’une fenêtre à guillotine qu’on levait. Une femme passa la tête au-dehors en haut de la maison, les cheveux en papillotes.

— Eh bien, ramassez-la ! brailla-t-elle, jetant un regard furieux à Stephen.

— Elle n’est pas à moi ! cria-t-il à son adresse.

— Elle n’est pas à lui, qu’il dit… – Sa réponse la rendit encore plus furibonde. – Je suppose que je ne l’ai pas vue tomber de votre poche et rouler loin de vous ! Comme je suppose que je ne m’appelle pas Maria Tompkins ! Et je suppose aussi que je ne peine pas nuit et jour pour garder Pepper-street propre et nette, simplement il faut que vous veniez ici exprès pour jeter vos ordures !

Avec un lourd soupir, Stephen ramassa l’orbe. S’il la mettait dans sa poche, il s’avisa que, quoi que dît ou crût Maria Tompkins, il y avait un réel danger qu’elle en déchirât l’étoffe, elle était si lourde ! Il fut donc contraint de marcher sous la pluie, le sceptre dans une main, l’orbe dans l’autre. Le diadème, il le posa sur sa tête, ce qui était sa place la plus naturelle. Ainsi paré, il rentra à pied à la maison.

Arrivé à la demeure de Harley-street, il descendit à l’office et ouvrit la porte de la cuisine. Il se retrouva, non à la cuisine, mais dans un salon qu’il découvrait. Il éternua trois fois.

Un instant suffit à le rassurer : il n’était pas au manoir d’Illusions-perdues. Le salon était banal, le type de salon, en réalité, que l’on pouvait trouver dans n’importe quelle maison londonienne cossue. Il était toutefois incroyablement mal tenu. Ses occupants, probablement nouveaux dans les lieux, semblaient être en plein emménagement. Tous les meubles et accessoires habituellement propres à un salon et à un bureau étaient réunis : tables de bridge, bureaux, lutrins, chenets, fauteuils de divers degrés de confort et de commodité, miroirs, tasses à thé, cire à cacheter, bougeoirs, tableaux, livres (en grande profusion), bois de santal, encriers, plumes, papiers, horloges, pelotes de ficelle, repose-pieds, pare-étincelles et secrétaires. Tous ces objets étaient entassés pêle-mêle et posés les uns sur les autres dans de surprenantes combinaisons. Caisses d’emballage, boîtes et ballots étaient éparpillés à la ronde, certains déballés, d’autres à demi déballés et d’autres encore à peine ouverts. La paille avait été extraite des caisses et jonchait à présent la pièce et le mobilier, ce qui avait pour effet de rendre tout poussiéreux et arracha deux éternuements supplémentaires à Stephen. Un peu de paille s’était même accumulée dans l’âtre, de sorte qu’il existait une menace très réelle que toute la pièce s’embrasât d’un moment à l’autre.

Le salon abritait deux personnes : un homme inconnu de Stephen et le gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon. L’inconnu était assis à un guéridon devant la fenêtre. Il aurait dû vraisemblablement déballer ses affaires et mettre son bureau en ordre, mais il y avait renoncé et était actuellement plongé dans la lecture d’un ouvrage. Il interrompait celle-ci de temps à autre pour consulter deux ou trois volumes posés sur la table, marmonner avec exaltation et consigner une note ou deux dans un petit calepin maculé d’encre.