— Oh, bien sûr ! Je ne le répéterai pour rien au monde !
— Vous êtes très aimable.
— Et pourrais-je… pourrais-je revenir ? Sa Seigneurie paraît y tenir beaucoup et je serais très heureuse de la revoir.
Sir Walter mit un long moment pour peser cette proposition. À la fin, il hocha la tête. Puis il réussit à transformer son signe de tête en une inclinaison du buste.
— Je considérerais votre visite comme un grand honneur pour nous deux. Merci.
Strange et Arabella quittèrent la demeure de Harley-street. Strange avait retrouvé sa bonne humeur.
— Je vois le moyen d’y parvenir, lui affirma-t-il. Rien ne saurait être plus simple. Quel dommage que je doive attendre l’opinion de Norrell avant de commencer ! Sinon, je crois que je pourrais résoudre le problème entier dans la demi-heure qui suit. Comme je vois les choses, il y a deux points capitaux. Le premier… Qu’avez-vous donc ?
Arabella s’était immobilisée avec un petit « oh ! ».
Il lui avait soudain traversé l’esprit qu’elle avait fait deux promesses complètement contradictoires : une à Lady Pole, celle de parler à Strange du gentleman du Yorkshire qui avait acheté un tapis ; la seconde à Sir Walter, celle de ne rien répéter de ce que Lady Pole lui avait raconté.
— Ce n’est rien, dit-elle.
— Et sur laquelle des nombreuses occupations que Sir Walter vous avait préparées avez-vous porté votre choix ?
— Sur aucune. Je… j’ai vu Lady Pole et nous avons devisé ensemble. Rien de plus.
— Vraiment ? Quel dommage que je n’aie pas été avec vous ! J’eusse aimé voir la femme qui doit la vie à la magie de Norrell. Mais je ne vous ai pas narré ce qui m’est arrivé ! Vous vous rappelez avec quelle soudaineté le domestique nègre est entré ? Eh bien, l’espace d’un instant j’ai eu la nette impression qu’un grand roi noir se tenait là, couronné d’un diadème et tenant un orbe et un sceptre, le tout d’argent étincelant… Seulement, après y avoir regardé à deux fois, il n’y avait là que le valet nègre de Sir Walter. N’est-ce pas ridicule ?
Strange eut un rire.
Strange avait bavardé si longtemps avec Sir Walter qu’il était arrivé avec près d’une heure de retard à son rendez-vous avec Mr Norrell, et ce dernier était courroucé. Plus tard ce jour-là, Strange fit porter au ministère de la Marine un message indiquant que Mr Norrell et lui s’étaient penchés sur le problème des navires français manquants et qu’ils pensaient que ceux-ci se trouvaient dans l’Atlantique, sur la route des Antilles, où ils préparaient un mauvais coup. Par ailleurs, les deux magiciens croyaient que l’amiral Armingcroft avait deviné ce que les Français manigançaient et s’était lancé à leur poursuite. Le ministère de la Marine, sur le conseil de Mr Strange et de Mr Norrell, avait donné l’ordre au capitaine Lightwood de suivre l’amiral vers l’ouest. En temps utile, quelques bâtiments français furent capturés, et ceux qui ne l’avaient pas été regagnèrent leurs ports français pour y rester.
Arabella éprouvait des tourments de conscience à cause des deux promesses qu’elle avait faites. Elle soumit son problème à plusieurs matrones, des amies à elles, dont le bon sens et la prudence lui inspiraient une confiance absolue. Naturellement, elle le leur présenta sous une forme abstraite, sans nommer personne ni évoquer les circonstances particulières. Malheureusement, cette précaution eut pour effet de rendre son dilemme incompréhensible, et les sages matrones ne furent donc pas en mesure de l’aider. Cela la désolait de ne pouvoir se confier à Strange, mais, à l’évidence, le simple fait de lui en glisser un mot eût été manquer à sa promesse à Sir Walter. Après maintes réflexions, elle décida qu’une promesse faite à une personne sensée devait engager davantage qu’une autre faite à une personne insensée. Car, après tout, qu’avait-on à gagner à répéter les absurdes divagations d’une malheureuse folle ? Aussi ne rapporta-t-elle jamais à Strange les paroles de Lady Pole.
Quelques jours plus tard, Mr et Mrs Strange assistaient à un concert de musique italienne dans une maison de Bedford-square. Arabella trouvait là de quoi se divertir, mais il ne faisait point chaud dans le salon où ils se tenaient assis ; aussi, pendant une pause qui suivit le moment où un nouveau chanteur se joignit aux musiciens, elle s’éclipsa sans bruit pour aller chercher son châle, qu’elle avait laissé dans une autre pièce. Elle l’enroulait autour de ses épaules quand un bruissement se fit entendre derrière elle. Levant les yeux, elle vit Drawlight s’avancer vers elle avec la rapidité d’un songe en s’écriant :
— Mrs Strange ! Comme je suis content de vous voir ! Et comment se porte notre chère Lady Pole ? J’apprends que vous l’avez vue ?
Arabella concéda contre son gré que c’était vrai.
Drawlight glissa son bras sous le sien pour l’empêcher de se s’enfuir.
— Les difficultés que j’ai rencontrées pour me procurer une invitation dans cette maison vous me croiriez à peine ! Aucune de mes démarches n’a jamais rencontré le moindre succès ! Sir Walter allègue une mauvaise excuse après l’autre pour me décommander. C’est toujours la même antienne : Madame est souffrante, ou elle va un peu mieux, mais elle ne va jamais assez bien pour recevoir quiconque…
— Eh bien, j’imagine…, tenta Arabella.
— Oh ! Très bien ! l’interrompit Drawlight. Si elle est souffrante, alors, certes, le monde doit être tenu à distance. Toutefois, ce n’est pas une raison pour m’exclure, moi qui l’ai vue quand elle n’était plus qu’un cadavre ! Oh, oui ! Vous ne le saviez pas, sans doute ? Le soir où il l’a ramenée d’entre les morts, Mr Norrell est venu me supplier de l’accompagner dans cette maison. Il m’a tenu ce langage : « Venez avec moi, mon cher Drawlight, car je ne crois pas avoir le courage de supporter la vue d’une belle et innocente demoiselle fauchée à la fleur de l’âge ! » Depuis elle reste chez elle et ne reçoit personne. D’aucuns pensent que sa résurrection l’a rendue fière et peu disposée à fréquenter les simples mortels. À mon sens, la vérité est tout autre. Je crois que sa mort et sa résurrection lui ont donné le goût des expériences étranges. Qu’en pensez-vous ? Il me semble même tout à fait possible qu’elle prenne quelque potion pour voir des horreurs ! Vous n’avez vu aucun indice de quoi que ce soit de ce genre, j’imagine ? Elle n’a pas bu de gorgées d’un verre de liquide d’une drôle de couleur ? Pas de papier plié fourré en hâte dans une poche au moment où vous entriez dans la pièce ? Un papier qui pourrait contenir une ou deux petites pincées de poudre ? Non ? Le laudanum se présente en général dans une fiole de verre bleu, haute de deux ou trois pouces. En cas de dépendance, la famille croit toujours pouvoir dissimuler la vérité, en pure perte. Celle-ci finit toujours par éclater au grand jour. – Il émit un petit rire affecté. – Votre serviteur se charge toujours de l’exposer au grand jour.
Arabella retira doucement son bras du sien et le pria de l’excuser. Elle était dans l’incapacité de lui fournir le renseignement qu’il demandait. Elle ne connaissait rien aux petits flacons ni aux poudres.
Elle retourna au concert dans un état d’esprit beaucoup moins plaisant que celui dans lequel elle l’avait quitté.
— Quel odieux, quel odieux petit bonhomme !
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