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À Portsmouth, l’opinion était divisée : Strange avait-il réalisé un glorieux exploit en sauvant le Faux Prélat ? Ou s’était-il simplement servi de la catastrophe pour avancer dans sa carrière ? Beaucoup des capitaines et des officiers de la place racontaient que la magie qu’il avait pratiquée était d’une sorte très voyante et était manifestement davantage destinée à attirer l’attention sur ses talents personnels et à impressionner le ministère de la Marine qu’à sauver le bâtiment. Ils n’étaient pas non plus enchantés par les chevaux de sable. Ceux-ci n’avaient pas simplement disparu une fois leur tâche terminée, contrairement à ce qu’avait prédit Strange ; ils avaient nagé dans les parages de Spithead pendant encore un jour et demi, ils s’étaient ensuite couchés et étaient redevenus des bancs de sable en des endroits inattendus. Les capitaines et les pilotes de Portsmouth se plaignirent auprès du préfet maritime que Strange avait modifié de manière permanente la passe et les hauts-fonds de Spithead, de sorte que tous les frais et les tracas pour sonder les fonds et refaire la carte du littoral allaient à présent revenir à la Royal Navy.

À Londres, cependant, où les ministres étaient aussi ignorants que Strange en matière de navires et de navigation, un fait était clair : Strange avait sauvé un bâtiment, dont la perte eût coûté très cher au ministère de la Marine.

— Le sauvetage du Faux Prélat démontre le très gros avantage à avoir sur le terrain un magicien capable de gérer une crise au moment où elle survient, remarqua Sir Walter Pole à l’adresse de Lord Liverpool. Je sais que nous avons envisagé d’envoyer Norrell quelque part et que nous avons été contraints d’y renoncer, mais pourquoi ne pas recourir à Strange ?

Lord Liverpool considéra cette suggestion.

— Selon moi, répondit-il, nous ne pourrions justifier l’envoi de Mr Strange pour faire la guerre avec un de nos généraux que si nous avions raisonnablement confiance dans la capacité de ce général à remporter sous peu quelque succès face aux Français. Toute autre éventualité serait un impardonnable gâchis des talents de Mr Strange, dont Dieu sait que nous avons absolument besoin à Londres. Sincèrement, nous n’avons pas grand choix. En réalité, il n’y a que Lord Wellington.

— Oh, très bien !

Lord Wellington se trouvait au Portugal avec son armée ; il n’était donc pas facile de connaître sa pensée, mais, par une curieuse coïncidence, son épouse vivait au n°11 de Harley-street, juste en face du domicile personnel de Sir Walter. Quand Sir Walter rentra chez lui ce soir-là, il toqua à la porte de Mrs Wellington et demanda à madame la duchesse comment, selon elle, Lord Wellington accueillerait l’idée d’un magicien. Lady Wellington, une petite créature malheureuse, dont l’opinion était peu prise en compte par son époux, l’ignorait.

Strange, de son côté, était ravi de la proposition. Arabella, bien qu’un peu moins ravie, donna son consentement sans se faire prier. Le plus gros obstacle au départ de Strange se révéla être, et ce ne fut une surprise pour personne, Norrell lui-même. Au cours de l’année précédente, Mr Norrell en était arrivé à beaucoup se reposer sur son élève. Il consultait Strange sur tous les sujets qui par le passé avaient été soumis à Drawlight et à Lascelles. Mr Norrell ne parlait que de Mr Strange quand ce dernier était absent et ne parlait qu’à Strange quand il était là. Son attachement semblait d’autant plus fort qu’il était entièrement nouveau : auparavant il ne s’était senti jamais vraiment à l’aise en compagnie de quiconque. Si, dans un salon ou une salle de bal bondée, Strange réussissait à s’échapper un quart d’heure, Mr Norrell dépêchait Drawlight à sa suite pour savoir où il était passé et avec qui il pouvait bien s’entretenir. Quand Mr Norrell apprit qu’il existait un projet pour envoyer son unique disciple et ami à la guerre, il fut bouleversé.

— Je suis surpris, Sir Walter, que vous ayez pu émettre une telle suggestion ! dit-il.

— Tout homme doit être prêt à faire des sacrifices pour sa patrie pendant une guerre, protesta Sir Walter avec irritation. Des milliers l’ont déjà fait, savez-vous…

— C’étaient des militaires ! Oh ! Un militaire est sans doute très précieux à sa manière, mais cela n’est rien comparé à la perte qu’encourrait la nation s’il devait arriver des ennuis à Mr Strange. Il y a, je crois comprendre, une école à High Wycombe où l’on forme trois cents officiers chaque année. Plût au ciel que j’eusse le bonheur d’avoir trois cents magiciens à instruire ! Si tel était le cas, la magie anglaise serait dans une situation bien plus prometteuse qu’elle ne l’est aujourd’hui…

Après que Sir Walter eut échoué dans sa tentative, Lord Liverpool et le duc d’York se chargèrent d’entretenir Mr Norrell sur ce sujet. Aucun ne réussit à le convaincre de considérer autrement qu’avec horreur le départ annoncé de Strange.

— Avez-vous songé, monsieur, argua Strange, au grand respect que cela gagnerait à la magie anglaise ?

— Oh ! c’est sans doute possible, rétorqua Mr Norrell, avec mauvaise humeur. Cependant, rien n’est plus susceptible d’évoquer le roi Corbeau et toute cette forme sauvage et pernicieuse de magie que la vue d’un magicien anglais sur un champ de bataille ! D’aucuns commenceront à imaginer que nous appelons les fées et consultons les chouettes et les ours. Alors que j’ai espoir de voir la magie anglaise considérée comme une forme de profession discrète et respectable… La forme de profession, en fait…

— Monsieur, tenta Strange, se hâtant d’interrompre un discours qu’il avait déjà cent fois entendu, je n’aurai pas la compagnie de chevaliers féeriques derrière moi. En outre, il existe certaines considérations que nous aurions grand tort d’ignorer. Vous et moi avons assez souvent déploré qu’on nous demande continuellement de répéter les mêmes types d’enchantement. Les nécessités de la guerre exigeront de moi que je m’adonne à une magie qui ne m’est pas familière… Et, comme nous nous en sommes souvent fait la remarque, la pratique de la magie rend la théorie tellement plus facile à comprendre !

Les deux magiciens avaient toutefois des tempéraments trop différents pour s’accorder sur un tel point. Strange parlait de braver le danger afin d’apporter la gloire à la magie anglaise. Son langage et ses métaphores, tirés de la guerre et des jeux de hasard, avaient peu de chances de trouver grâce auprès de Mr Norrell. De son côté, Mr Norrell assurait Strange qu’il trouverait la guerre très désagréable.

— On est souvent mouillé et transi de froid sur un champ de bataille. Cela vous plaira beaucoup moins que vous ne le croyez.

Durant plusieurs semaines, en janvier et février 1811, il sembla bien que l’opposition de Mr Norrell dût empêcher Strange d’aller à la guerre. L’erreur commise par Sir Walter, Lord Liverpool, le duc d’York et Strange était d’en avoir appelé à la noblesse, au patriotisme et au sens du devoir de Mr Norrell. Nul doute que Mr Norrell possédât ces vertus, mais d’autres principes, plus puissants chez lui, devaient toujours contrecarrer ses facultés supérieures.

Par bonheur, on pouvait compter sur deux gentlemen qui savaient un peu mieux manœuvrer. Lascelles et Drawlight étaient aussi impatients que les autres de voir Strange partir pour le Portugal et, à leur avis, la meilleure méthode pour y parvenir était de jouer sur l’inquiétude que le sort de la bibliothèque du duc de Roxburghe causait à Mr Norrell.

Cette bibliothèque était depuis longtemps une épine dans le flanc du vieux magicien. Il s’agissait d’une des plus importantes collections privées du royaume – la seconde seulement derrière celle de Mr Norrell. Elle avait une histoire curieuse, poignante. Quelque cinquante ans plus tôt, le duc de Roxburghe, un gentleman on ne peut plus brillant, civilisé et respectable, était tombé amoureux de la sœur de la reine et avait demandé au roi la permission de l’épouser. Pour diverses raisons liées à l’étiquette, aux formes et à la préséance, le roi avait refusé. Le cœur brisé, le duc et la sœur de la reine s’étaient juré solennellement un amour éternel et de ne jamais épouser quiconque d’autre sous aucun prétexte. Si la sœur de la reine avait été de son côté fidèle à ce marché, je l’ignore ; le duc, lui, s’était retiré dans son château aux confins de l’Écosse et, pour remplir ses journées solitaires, il se mit à collectionner les livres rares : manuscrits médiévaux ornés d’exquises enluminures et éditions des tout premiers livres imprimés dans les ateliers d’hommes de génie tels que William Caxton de Londres et Valdafer de Venise. Dès le début du siècle, la bibliothèque du duc était une des merveilles du monde. Sa Grâce était friande de poésie, de chevalerie, d’histoire et de théologie. Elle ne s’intéressait pas spécialement à la magie, mais tous les livres anciens la ravissaient et il eût été très étonnant qu’un ou deux essais de magie n’eussent pas trouvé place dans sa bibliothèque.