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— Préjudice ? s’étonna Strange.

— Oui, préjudice. Les visions que vous avez montrées à nos ministres les ont encouragés à croire qu’ils comprenaient la situation au Portugal. Ils m’ont expédié un tombereau d’ordres et se sont ingérés dans une bien plus grande mesure qu’ils ne s’y fussent sinon risqués. Je suis le seul à savoir comment opérer au Portugal, monsieur Strange, étant donné que je suis le seul à connaître toutes les circonstances. Je ne doute pas que vous et l’autre monsieur n’ayez réalisé des exploits ailleurs – la Navy semble ravie –, je ne veux pas le savoir ! Ce que je dis, et j’insiste, c’est que je n’ai nul besoin de magicien ici, au Portugal.

— Monseigneur, ici, au Portugal, la magie n’est assurément pas exposée à de tels abus, puisque je serai entièrement à votre service et sous votre commandement !

Lord Wellington jeta à Strange un regard aigu.

— Ce qu’il me faut surtout, ce sont des hommes. Savez-vous les multiplier ?

— Les hommes ? Eh bien, cela dépend de ce que monsieur le duc entend par là. La question est intéressante…

À son grand inconfort, Strange s’aperçut qu’il s’exprimait exactement comme Mr Norrell.

— Savez-vous les multiplier ? l’interrompit monsieur le duc.

— Non.

— Savez-vous faire voler nos balles plus vite pour frapper les Français ? Elles volent déjà très vite, en l’occurrence. Peut-être savez-vous retourner la terre et déplacer les pierres pour bâtir mes redoutes, mes lunettes et autres ouvrages défensifs ?

— Non, monseigneur. Mais, monseigneur…

— L’aumônier du quartier général s’appelle Mr Briscall. Le médecin militaire est le Dr McGrigor. Si vous décidez de séjourner au Portugal, alors je vous suggère de vous présenter à ces deux gentlemen. Peut-être leur serez-vous d’une aide quelconque. Vous ne m’en êtes d’aucune.

Lord Wellington se détourna et, toute affaire cessante, ordonna d’une voix forte à un certain Thornton de préparer le dîner. De cette manière, il fut donné à Strange de comprendre que l’audience était terminée.

Strange avait l’habitude d’être traité avec davantage de déférence par les ministres du gouvernement. Il était accoutumé à ce que certains des plus hauts personnages du pays s’adressassent à lui comme à un égal. Se retrouver soudain classé avec les aumôniers et les médecins militaires – de simples figurants – était vraiment mortifiant.

Il passa la nuit – très inconfortablement – à l’unique auberge de Pero Negro et, dès le point du jour, regagna Lisbonne à cheval. Une fois de retour dans son hostellerie de la rue des Cordonniers, il s’assit pour rédiger à l’attention d’Arabella une longue lettre où il décrivait par le menu les traitements choquants dont il avait été victime. Puis, se sentant un tantinet réconforté, il jugea qu’il était peu digne d’un homme de se plaindre ; aussi déchira-t-il sa lettre.

Ensuite, il dressa la liste de toutes les formes de magie que Norrell et lui avaient pratiquées pour le ministère de la Marine et s’efforça de décider laquelle conviendrait le mieux à Lord Wellington. Après mûre réflexion, il conclut qu’il existait peu de meilleurs moyens d’ajouter aux malheurs de l’armée française que de lui envoyer des orages et une pluie battante. Il résolut sur-le-champ d’écrire à monsieur le duc une missive proposant de pratiquer cet enchantement. Une ligne de conduite précise est toujours source de réconfort, et Strange reprit aussitôt courage – jusqu’au moment où il regarda par hasard par la fenêtre. Le ciel était noir, la pluie torrentielle, et il soufflait un vent violent. On avait le sentiment qu’il allait tonner avant peu. Il partit à la recherche de Mr Prideaux. Prideaux confirma qu’il pleuvait ainsi depuis des semaines. Les Portugais pensaient que cela devait continuer encore un bon moment. Et, en effet, les Français étaient très malheureux.

Strange médita la situation quelques instants. Il fut tenté d’envoyer à Lord Wellington un billet proposant cette fois l’arrêt des pluies, au motif que celles-ci devaient être aussi très désagréables aux soldats britanniques. À la fin, cependant, il décida que la question de la magie météorologique était trop sujette à controverse tant qu’il ne comprenait pas mieux la guerre et Lord Wellington. Entre-temps, il porta son choix sur une pluie de grenouilles, la meilleure des choses qui, dans son idée, puisse tomber sur la tête des soldats français. C’était hautement biblique et que pouvait-il y avoir, se demandait Strange, de plus respectable que cela ?

Le lendemain matin, tristement reclus dans sa chambre d’hostellerie, il feignait de lire un des livres de Mr Norrell quand, en réalité, il contemplait la pluie, lorsqu’on frappa à la porte. C’était un officier écossais sous l’uniforme des hussards, qui dévisageait Strange d’un air interrogateur.

— Monsieur Norrell ? demanda-t-il.

— Je ne suis pas… Oh, peu importe ! Que puis-je pour vous ?

— Un message du quartier général pour vous, monsieur Norrell.

Le jeune officier remit un bout de papier à Strange.

Il s’agissait de sa propre lettre à Wellington. On y avait griffonné en travers au gros crayon bleu ce simple mot : « Refusé ».

— De qui est l’écriture ? s’enquit Strange.

— De Lord Wellington, monsieur Norrell.

— Ah !

Le jour suivant, Strange écrivit à Wellington un nouveau billet où il proposait de faire monter les eaux du Tage afin de submerger les Français. Ceci eut au moins le mérite d’inciter Wellington à rédiger une assez longue réponse pour expliquer que, pour l’heure, la totalité des troupes britanniques et la majorité des portugaises se trouvaient entre le Tage et les Français et que, en conséquence, l’idée de Mr Strange n’était pas jugée pertinente.

Strange ne se laissa pas abattre. Il continua à envoyer quotidiennement une proposition à Wellington. Toutes furent rejetées.

Par une journée particulièrement sinistre de la fin février, il traversait le vestibule de l’hostellerie de Mr Prideaux pour aller dîner seul quand il manqua heurter un jeune homme au teint frais en tenue anglaise. Le jeune homme lui présenta ses excuses, puis demanda s’il savait où l’on pouvait trouver Mr Strange.

— C’est moi, Strange. À qui ai-je l’honneur ?

— Je m’appelle Briscall. Je suis l’aumônier du quartier général.

— Monsieur Briscall. Oui, bien sûr.

— Lord Wellington m’a prié de vous rendre visite, expliqua Mr Briscall. Il m’a parlé de la possibilité que vous m’aidiez grâce à la magie… – Mr Briscall sourit. – Toutefois, je crois que, en fait, il espère que je parviendrai à vous dissuader de lui écrire quotidiennement.

— Oh ! Je ne cesserai que lorsqu’il me confiera une mission.

Mr Briscall eut un rire.

— Très bien, je le lui rapporterai.

— Je vous remercie. Et que puis-je pour vous ? Je n’ai jamais jeté de sortilège pour l’Église jusqu’ici. Je serai franc avec vous, monsieur Briscall. Ma connaissance de la magie ecclésiastique est très réduite. En revanche, je serais content de me rendre utile.

— Hum ! Je serai également franc avec vous, monsieur Strange. Les devoirs de ma charge sont très simples. Je visite les malades et les blessés. Je lis les offices aux soldats et essaie de leur donner des funérailles décentes quand ils se font tuer, les pauvres diables. Je ne vois pas en quoi vous pourriez m’aider.

— Personne ne le voit, soupira Strange. Mais venez dîner avec moi. Au moins, je n’aurai pas à manger seul.

Un arrangement fut vite conclu. Les deux hommes s’assirent dans la salle à manger de l’hostellerie. Strange trouva en Mr Briscall un agréable convive, qui ne demandait qu’à lui conter tout ce qu’il savait de Lord Wellington et de l’armée.