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— Généralement, les soldats ne sont pas tournés vers la religion, déclara-t-il. Je n’ai jamais espéré non plus qu’ils le seraient. Et puis j’ai été grandement aidé par le fait que tous les aumôniers qui m’ont précédé sont partis en congé presque dès leur arrivée. Je suis le premier à être resté, et les hommes m’en savent gré. Ils considèrent favorablement quiconque est prêt à partager leur dure vie.

Strange assura qu’il en était certain.

— Et vous, monsieur Strange ? Comment vont vos affaires ?

— Mes affaires ? Très mal. Personne ne veut de moi ici. Je me vois appelé – les rares fois où l’on daigne me parler – au hasard Mr Strange ou Mr Norrell. Personne ne semble avoir l’idée que nous sommes deux personnes distinctes.

Briscall rit de nouveau.

— Et Lord Wellington rejette toutes mes offres de service à mesure que je les conçois.

— Pourquoi cela ? Que lui avez-vous donc soumis ?

Strange lui parla de sa première proposition d’envoyer une plaie de grenouilles tomber du ciel sur les Français.

— Voyons, je ne suis vraiment pas surpris qu’il l’ait refusée ! lâcha Briscall avec dédain. Les Français accommodent les grenouilles pour les manger, n’est-il pas ? Or l’un des aspects capitaux du plan de Lord Wellington est d’affamer les Français. Vous auriez pu aussi bien proposer de faire pleuvoir des poulets rôtis ou des pâtés en croûte sur leurs têtes !

— Ce n’est pas ma faute, répliqua Strange, piqué. Je ne serais que trop heureux de prendre en considération les plans de Lord Wellington… Seulement je ne connais pas leur teneur. À Londres, le ministère de la Marine nous communiquait ses intentions et nous façonnions notre magie en conséquence.

— Je vois, dit Briscall. Pardonnez-moi, monsieur Strange – peut-être n’ai-je pas bien compris –, néanmoins il me semble qu’ici vous bénéficiez d’un gros avantage. À Londres, vous étiez contraint de vous en remettre au jugement du ministère sur ce qui pouvait se passer à des centaines de milles de distance… Or le ministère de la Marine s’est souvent fourvoyé. Ici, vous pouvez aller voir par vous-même. Votre expérience n’est pas différente de la mienne. La première fois que j’ai débarqué, personne n’a tenu compte de moi. Je suis passé d’un régiment à un autre. Personne ne voulait de moi.

— Et pourtant aujourd’hui vous faites partie de l’état-major de Wellington. Comment y êtes-vous arrivé ?

— Cela m’a pris du temps, mais, à la fin, j’ai pu prouver mon utilité à monsieur le duc… Et je suis sûr que vous y réussirez.

Strange soupira.

— Je m’y emploie. Mais j’ai seulement l’air capable de montrer sans cesse mon inefficacité.

— Sottises que tout cela ! Autant que je puisse voir, vous n’avez commis qu’une seule véritable erreur, celle de rester ici, à Lisbonne. Si vous suivez mon conseil, vous en partirez dès que possible. Allez dormir dans les montagnes avec les hommes de troupe et leurs officiers ! Vous ne les comprendrez pas avant. Parlez-leur. Passez vos journées avec eux, dans les villages abandonnés derrière les lignes. Bientôt, ils vous aimeront pour cela. Ce sont les meilleurs bougres du monde.

— Vraiment ? Le bruit a couru à Londres que Wellington les avait traités de « lie de la société » !

Briscall s’esclaffa, comme si le fait d’être la lie de la société représentait un très léger écart de conduite et, au fond, une grande part du charme de l’armée. C’était là, songea Strange, une drôle de position pour un ecclésiastique.

— À laquelle de ces deux classes appartiennent-ils donc ? demanda-t-il.

— Aux deux, monsieur Strange. Ils appartiennent aux deux. Eh bien, qu’en pensez-vous ? Irez-vous ?

Strange fronça le sourcil.

— Je ne sais pas. Ce n’est pas que je redoute la dureté et l’inconfort, comprenez-vous… Je crois être capable d’endurer autant de misères de ce genre que la plupart. Mais je ne connais personne sur place. J’ai le sentiment d’avoir été dans les jambes de tout le monde depuis mon arrivée et, sans amis pour aller au…

— Voilà à quoi l’on peut remédier facilement ! Ici, on n’est pas à Londres ou à Bath, où il faut des lettres d’introduction. Prenez un tonneau de cognac… Et une caisse ou deux de champagne, si votre domestique peut les transporter. Vous aurez vite un très large cercle de relations parmi les officiers si vous avez du cognac et du champagne de reste !

— Vraiment ? Est-ce aussi simple que cela ?

— Oh, assurément ! Et ne vous embêtez pas à prendre du vin rouge. Ils en ont déjà en abondance.

Quelques jours plus tard, Strange et Jeremy Johns quittaient Lisbonne pour l’arrière-pays au-delà des lignes. Les hommes de troupe et les officiers britanniques étaient un brin surpris de compter un magicien en leur sein. Ils écrivirent, à leurs amis au pays, des lettres où ils le décrivaient dans une variété de termes peu flatteurs et s’interrogeaient sur sa présence aux armées. Strange suivit, de son côté, les conseils de Mr Briscall. Tout officier qu’il rencontrait était invité à venir trinquer au champagne avec lui, le soir même après dîner. Ils excusaient vite l’originalité de sa profession. L’important, c’était qu’on pouvait toujours trouver de joyeux lurons au bivouac de Strange, et quelque chose de décent à boire.

Strange s’était mis aussi à fumer. Ce passe-temps ne l’avait jamais vraiment attiré jusque-là, mais il découvrit qu’une provision de tabac sous la main était inestimable pour engager la conversation avec la troupe et les officiers.

C’était une drôle de vie, dans un paysage sinistre. Les campagnes derrière les lignes avaient été toutes vidées de leurs habitants sur ordre de Lord Wellington, et les récoltes brûlées. Les soldats des deux armées étaient descendus dans les villages désertés et avaient pris tout ce qui leur paraissait utile. Du côté britannique, il n’était pas rare de tomber sur des canapés, des garde-robes, des chaises, tables ou lits abandonnés à flanc de coteau ou dans une clairière au milieu des bois. De temps à autre, on trouvait des chambres à coucher ou des salons complets, pourvus d’un nécessaire à raser, de livres et de lampes, mais sans l’encombrement des murs et du plafond.

Si l’armée britannique souffrait des désagréments du vent et de la pluie, alors la situation de l’armée française était bien, bien pire. Les tenues des soldats étaient en lambeaux, et ils n’avaient plus rien à manger. Ils surveillaient les lignes de Lord Wellington depuis le mois d’octobre. Ils ne pouvaient pas lancer une offensive contre l’armée britannique ; celle-ci disposait de trois rangs de forts imprenables derrière lesquels se replier au moment de son choix. Lord Wellington ne se donnait pas la peine de lancer une offensive contre les Français. Pourquoi l’eût-il fait, alors que la faim et les maladies décimaient ses ennemis plus vite qu’il ne l’aurait pu ? Le 5 mars, les Français levèrent le camp et tournèrent au nord. Dans les heures qui suivaient Lord Wellington et l’armée britannique étaient à leur poursuite. Jonathan Strange les accompagna.

Par un matin très pluvieux de la mi-mars, Strange chevauchait sur le bas-côté d’une route où le 95e régiment de fantassins marchait au pas. Par hasard, il repéra de bons amis à lui un peu plus en avant. Poussant son cheval au petit galop, il ne tarda pas à les rattraper.

— Bonjour, Ned, lança-t-il, s’adressant à un homme qu’il avait tout lieu de considérer comme un être sérieux et raisonnable.