— Bonjour, monsieur, répondit Ned avec jovialité.
— Ned ?
— Oui, monsieur ?
— Que désirez-vous avant toute chose ? Je sais, la question est curieuse, Ned, et vous voudrez bien m’excuser de vous la poser. Mais j’ai vraiment besoin de savoir.
Ned ne répondit pas tout de suite. Il retint sa respiration, plissa le front et montra les signes d’une profonde réflexion. Pendant ce temps, ses camarades confiaient gentiment à Strange ce qu’ils désiraient avant tout : des marmites d’or magiques, qui ne seraient jamais vides, par exemple, ou des maisons taillées dans un seul diamant. L’un d’eux, un Gallois, cria plaintivement plusieurs fois : « Des rôties au fromage, des rôties au fromage ! », ce qui provoqua l’hilarité des autres, les Gallois étant naturellement pleins d’humour.
Entre-temps, Ned était arrivé au bout de ses ruminations.
— Des bottes neuves, proféra-t-il.
— Vraiment ? s’écria Strange sous l’effet de la surprise.
— Oui, monsieur. Des bottes neuves. Ces maudites routes portugaises. – Il désigna d’un geste l’accumulation de pierres et de fondrières que les Portugais osaient appeler route. – Elles mettent en lambeaux les bottes de son homme et, la nuit, il a mal jusqu’aux os d’avoir marché dessus. Ah ! si j’avais des bottes neuves ! Ne serais-je pas frais, même après un jour de marche ? Ne pourrais-je donc pas combattre les Français, alors ? Ne pourrais-je pas donner des sueurs froides à ces petits-maîtres ?
— Votre soif de combat vous fait honneur, Ned, répondit Strange. Je vous en remercie. Vous m’avez fourni une excellente réponse.
Il repartit aux cris de « Quand Ned aura-t-il ses bottes, alors ? » et de « Où sont les bottes de Ned ? ».
Ce soir-là, le quartier général de Lord Wellington était dressé au village de Lousão, dans une bastille à la splendeur passée. Le château avait appartenu jadis à un noble portugais riche et patriote, José Estoril, mais lui et ses fils avaient été tous torturés et massacrés par les Français. Les fièvres avaient emporté son épouse, et divers bruits circulaient sur le triste sort de ses filles. Depuis de nombreux mois c’était un lieu très mélancolique, et voilà que l’état-major de Wellington l’avait investi pour le remplir du brouhaha de leurs plaisanteries et discussions sonores ; les pièces lugubres étaient presque égayées par les allées et venues des officiers aux habits rouge et bleu.
L’heure précédant le dîner était une des plus animées de la journée ; la salle était bondée d’officiers venus au rapport ou prendre leurs ordres, ou encore simplement glaner des commérages. À une extrémité, un vénérable escalier de pierre ornementé et en ruine menait à une antique porte à deux battants. Derrière ces portes, racontait-on, Lord Wellington travaillait assidûment à concevoir de nouveaux plans pour vaincre les Français ; curieusement, tous ceux qui entraient ne manquaient pas de jeter un regard respectueux en direction du sommet de l’escalier. Deux membres de l’état-major de Wellington, le directeur de l’intendance militaire, le colonel George Murray, et l’adjudant major, le général Charles Stewart, avaient pris place de part et d’autre d’une grande table, tous deux très occupés à faire des préparatifs pour l’évacuation de l’armée, prévue le jour suivant. Et permettez-moi de marquer une pause ici juste pour vous faire observer que si, à la lecture des mots « colonel » et « général », vous vous figurez deux vieux birbes attablés, vous ne sauriez être davantage dans l’erreur. Dix-huit ans auparavant, lorsque la guerre des Français avait commencé, l’armée britannique, il est vrai, était commandée par quelques personnages d’un âge vénérable, dont beaucoup avaient blanchi sous le harnais sans voir un champ de bataille. Les années ayant filé, ces vieux généraux étaient tous à la retraite ou morts, et l’on avait trouvé opportun de les remplacer par des hommes plus jeunes, plus énergiques. Wellington avait à peine quarante ans, la plupart de ses officiers supérieurs étaient encore plus jeunes. Le salon du manoir de José Estoril était donc plein de cadets, tous amateurs de combat, tous amateurs de danse, tous dévoués corps et âme à Lord Wellington.
Ce soir de mars, bien que pluvieux, était doux, aussi doux qu’un soir de mai en Angleterre. Depuis la mort de José Estoril, les jardins étaient retournés à l’état sauvage ; en particulier, beaucoup de lilas étaient apparus, entassés contre les murs de la maison. Ces arbustes étaient alors tous en fleur, et les fenêtres et les persiennes restées ouvertes laissaient entrer l’air humide qui embaumait. Tout à coup le colonel Murray et le général Stewart se retrouvèrent, eux et leurs importants documents, copieusement arrosés. Ayant levé la tête avec indignation, ils virent Strange dehors sur la galerie, qui secouait négligemment l’eau de son parapluie.
Il pénétra dans le salon et souhaita le bonjour à divers officiers qu’il connaissait un peu. Il s’avança vers la table et demanda s’il lui était possible de parler à Lord Wellington. Le général Stewart, un bel homme à la fière allure, se borna à hocher vigoureusement la tête. Le colonel Murray, une âme plus aimable et plus courtoise, déclara qu’il craignait que ce ne fût pas possible.
Strange reporta son regard sur le vénérable escalier et sur les grandes doubles portes sculptées derrière lesquelles se tenait monsieur le duc (curieux comme tous ceux qui entraient savaient d’instinct où il devait se trouver, si forte est la fascination exercée par les grands hommes !). Strange ne montrait aucune propension, à partir. Le colonel Murray songea qu’il devait se sentir seul.
Un homme de haute taille aux sourcils d’un noir de jais, avec de longues moustaches noires assorties, s’approcha de la table. Il portait l’habit bleu foncé et les galons dorés des dragons légers.
— Où avez-vous mis les prisonniers français ? demanda-t-il au colonel Murray.
— Dans le beffroi, répondit le colonel Murray.
— Cela fera l’affaire, dit l’homme. Je pose la question seulement parce que le colonel Pursey a enfermé trois Français dans une petite grange, pensant qu’ils seraient inoffensifs là-dedans. Cependant, des lascars du 52e avaient apparemment serré auparavant des poules dans cette grange et les Français auraient mangé les poules dans la nuit. Le colonel Pursey disait que, le matin, plusieurs de ses gars regardaient les Français d’un œil très spécial, se demandant dans quelle mesure les Français n’auraient pas un goût de poulet, et si cela ne valait peut-être pas la peine d’en faire rôtir un pour le vérifier.
— Oh ! fit le colonel Murray. Il n’y a aucun danger que pareille chose se produise ce soir. Les seuls autres occupants du beffroi sont les rats, et j’oserais penser que, si l’un doit manger l’autre, ce seront les rats qui mangeront les Français.
Le colonel Murray, le général Stewart et l’homme aux moustaches noires partirent à rire, quand ils furent brusquement interrompus par le magicien.
— La route entre Espinhal et Lousão est abominablement mauvaise.
(C’était la route par laquelle une importante partie de l’armée britannique était arrivée ce jour-là.)
Le colonel Murray concéda que la route était en effet très mauvaise.
— Je ne puis vous dire combien de fois aujourd’hui ma monture a trébuché dans les fondrières et glissé dans la boue, poursuivit Strange. J’étais certain qu’elle allait se mettre à boiter. Pourtant, elle n’est pas pire que n’importe laquelle des autres routes que j’ai vues depuis mon arrivée ici et, demain, je crois comprendre que certains d’entre nous devons aller là où il n’existe pas la moindre route.
— Oui, acquiesça le colonel Murray, souhaitant de tout son cœur que le magicien disparût.