«À la porte, une servante m’arrête et m’apprend que madame la comtesse ne pourra sortir de la journée et peut-être de huit jours.
«J’avoue que, préparé à une disgrâce quelconque, je ne m’attendais point à celle-là.
«- Comment! elle ne sortira pas? m’écriai-je; et qu’a-t-elle donc?
«- Elle est malade.
«- Malade? Impossible! Hier, elle se portait à ravir.
«- Oui, monsieur. Mais madame a l’habitude de faire son chocolat, et ce matin, en le faisant bouillir, elle l’a répandu du fourneau sur son pied, et elle s’est brûlée. Aux cris qu’a poussés madame la comtesse, je suis accourue. Madame la comtesse a failli s’évanouir. Je l’ai portée sur son lit, et en ce moment je crois qu’elle dort.
«J’étais pâle comme votre dentelle, comtesse. Je m’écriai:
«- C’est un mensonge!
«- Non, cher monsieur du Barry, répondit une voix si aigre, qu’elle semblait percer les solives; non, ce n’est pas un mensonge, et je souffre horriblement.
«Je m’élançai du côté d’où venait cette voix, je passai à travers une porte qui ne voulait pas s’ouvrir; la vieille comtesse était réellement couchée.
«- Ah! madame!… lui dis-je.
«Ce fut tout ce que je pus proférer de paroles. J’étais enragé: je l’eusse étranglée avec joie.
«- Tenez, me dit-elle en me montrant un méchant marabout gisant sur le carreau, voilà la cafetière qui a fait tout le mal.
«Je sautai sur la cafetière à pieds joints.
«Celle-là ne fera plus de chocolat, je vous en réponds.
«- Quel guignon! continua la vieille de sa voix dolente, ce sera madame d’Aloigny qui présentera madame votre sœur. Que voulez-vous! c’était écrit! comme disent les orientaux.
– Ah! mon Dieu! s’écria la comtesse, vous me désespérez, Jean.
– Je ne désespère pas, moi, si vous vous présentez à elle: voilà pourquoi je vous ai fait appeler.
– Et pourquoi ne désespérez-vous pas?
– Dame! parce que vous pouvez ce que je ne puis pas, parce que vous êtes une femme, et que vous ferez lever l’appareil devant vous, et que, l’imposture prouvée, vous pourrez dire à madame de Béarn que jamais son fils ne sera qu’un hobereau, que jamais elle ne touchera un sou de l’héritage des Saluces; parce qu’enfin vous jouerez les imprécations de Camille avec beaucoup plus de vraisemblance que je ne jouerais les fureurs d’Oreste.
– Il plaisante, je crois! s’écria la comtesse.
– Du bout des dents, croyez-moi.
– Où demeure-t-elle, notre sibylle?
– Vous le savez bien: au Coq chantant, rue Saint-Germain-des-Prés, une grande maison noire, avec un coq énorme peint sur une plaque de tôle. Quand la tôle grince, le coq chante.
– J’aurai une scène affreuse!
– C’est mon avis. Mais mon avis aussi est qu’il faut la risquer. Voulez-vous que je vous escorte?
– Gardez-vous-en bien, vous gâteriez tout.
– Voilà ce que m’a dit notre procureur, que j’ai consulté à cet endroit; c’est pour votre gouverne. Battre une personne chez elle, c’est l’amende et la prison. La battre dehors…
– Ce n’est rien, dit la comtesse à Jean, vous savez cela mieux que personne.
Jean grimaça un mauvais sourire.
– Oh! dit-il, les dettes qui se payent tard amassent des intérêts, et si jamais je retrouve mon homme…
– Ne parlons que de ma femme, vicomte.
– Je n’ai plus rien à vous en dire; allez!
Et Jean se rangea pour laisser passer la voiture.
– Où m’attendez-vous?
– Dans l’hôtellerie même; je demanderai une bouteille de vin d’Espagne, et s’il vous faut main-forte, j’arriverai.
– Touche, cocher! s’écria la comtesse.
– Rue Saint-Germain-des-Prés, au Coq chantant, ajouta le vicomte.
La voiture partit impétueusement dans les Champs-Élysées.
Un quart d’heure après, elle s’arrêtait près de la rue Abbatiale et du marché Sainte-Marguerite.
Là, madame du Barry mit pied à terre, car elle craignit que le roulement d’une voiture n’avertît la vieille rusée, aux aguets sans doute, et que, se jetant derrière quelque rideau, elle n’aperçût la visiteuse assez à temps pour l’éviter.
En conséquence, seule avec son laquais, qui marchait derrière elle, la comtesse gagna rapidement la rue Abbatiale, qui ne renfermait que trois maisons, dont l’hôtellerie sise au milieu.
Elle s’engouffra plutôt qu’elle n’entra dans le porche béant de l’auberge.
Nul ne la vit entrer; mais au pied de l’escalier de bois, elle rencontra l’hôtesse.
– Madame de Béarn? dit-elle.
– Madame de Béarn est bien malade, et ne peut recevoir.
– Malade; justement, dit la comtesse, je viens demander de ses nouvelles.
Et, légère comme un oiseau, elle fut au haut de l’escalier en une seconde.
– Madame, madame, cria l’hôtesse, on force votre porte!
– Qui donc? demanda la vieille plaideuse du fond de sa chambre.
– Moi, fit la comtesse en se présentant soudain sur le seuil avec une physionomie parfaitement assortie à la circonstance, car elle souriait la politesse et grimaçait la condoléance.
– Madame la comtesse ici! s’écria la plaideuse pâle d’effroi.
– Oui, chère madame, et qui vient vous témoigner toute la part qu’elle prend à votre malheur, dont j’ai été instruite à l’instant même. Racontez-moi donc l’accident, je vous prie.
– Mais je n’ose, madame, vous offrir de vous asseoir en ce taudis.
– Je sais que vous avez un château en Touraine et j’excuse l’hôtellerie.
La comtesse s’assit. Madame de Béarn comprit qu’elle s’installait.
– Vous paraissez beaucoup souffrir, madame? demanda madame du Barry.
– Horriblement.
– À la jambe droite? Oh! Dieu! mais comment avez-vous donc fait pour vous brûler à la jambe?
– Rien de plus simple: je tenais la cafetière, le manche a glissé dans ma main, l’eau s’en est échappée bouillante, et mon pied en a reçu la valeur d’un verre.
– C’est épouvantable!
La vieille poussa un soupir.
– Oh! oui, fit-elle, épouvantable. Mais que voulez-vous! les malheurs vont par troupes.
– Vous savez que le roi vous attendait ce matin?
– Vous redoublez mon désespoir, madame.
– Sa Majesté n’est point contente, madame, d’avoir manqué à vous voir.
– J’ai mon excuse dans ma souffrance, et je compte bien présenter mes très humbles excuses à Sa Majesté.
– Je ne dis pas cela pour vous causer le moindre chagrin, dit madame du Barry, qui voyait combien la vieille était gourmée, je voulais seulement vous faire comprendre combien Sa Majesté tenait à cette démarche et en était reconnaissante.
– Vous voyez ma position, madame.