La Brie se précipita pour obéir à son maître.
– Je n’ai que ce laquais, monsieur, dit Taverney, et il me sert bien mal. Mais je n’ai pas le moyen d’en avoir un autre. Cet imbécile est resté avec moi depuis près de vingt ans sans avoir touché un sou de gage, et je le nourris… à peu près comme il me sert… Il est stupide, vous verrez!
Balsamo poursuivait le cours de ses études.
– Sans cœur! dit-il; mais, au reste, peut-être n’est-ce que de l’affectation.
Le baron referma la porte de la salle à manger, et seulement alors, grâce à son bougeoir qu’il élevait au-dessus de sa tête, le voyageur put embrasser la salle dans toute son étendue.
C’était une grande salle basse qui avait été autrefois la pièce principale d’une petite ferme élevée par son propriétaire au rang de château, laquelle était si chichement meublée, qu’au premier coup d’œil elle semblait vide. Des chaises de paille à dos sculpté, des gravures, d’après les batailles de Lebrun, encadrées de bois noir verni, une armoire de chêne noircie par la fumée et la vieillesse, voilà pour l’ornement. Au milieu s’élevait une petite table ronde sur laquelle fumait un unique plat qui se composait de perdreaux et de choux. Le vin était renfermé dans une bouteille de grés à large ventre; l’argenterie, usée, noircie, bosselée, se composait de trois couverts, d’un gobelet et d’une salière. Cette dernière pièce, d’un travail exquis et d’une grande pesanteur, semblait un diamant de prix au milieu de cailloux sans valeur et sans éclat.
– Voilà, monsieur, voilà, dit le baron en offrant un siège à son hôte, dont il avait suivi le coup d’œil investigateur. Ah! votre regard s’arrête sur ma salière; vous l’admirez, c’est de bon goût; c’est poli; car vous tombez sur la seule chose qui soit présentable ici. Monsieur, je vous remercie, et de tout mon cœur; mais non, je me trompe. J’ai encore quelque chose de précieux, par ma foi! et c’est ma fille.
– Mademoiselle Andrée? dit Balsamo.
– Ma foi, oui, mademoiselle Andrée, dit le baron étonné que son hôte fût si bien instruit, et je veux vous présenter à elle. Andrée! Andrée! viens, mon enfant, n’aie pas peur.
– Je n’ai pas peur, mon père, répondit d’une voix douce et sonore à la fois une grande et belle personne qui se présenta à la porte sans embarras et pourtant sans hardiesse.
Joseph Balsamo, quoique profondément maître de lui, comme on a déjà pu le voir, ne put cependant s’empêcher de s’incliner devant cette souveraine beauté.
En effet, Andrée de Taverney, qui venait d’apparaître comme pour dorer et enrichir tout ce qui l’entourait, avait des cheveux d’un blond châtain qui s’éclairaient aux tempes et au cou; ses yeux noirs, limpides, largement dilatés, regardaient fixement, comme les yeux des aigles. Cependant, la suavité de son regard était inexprimable; sa bouche vermeille se découpait capricieusement en arc, d’un corail humide et brillant; d’admirables mains blanches, effilées, d’un dessin antique, s’attachaient à des bras éblouissants de forme et d’éclat; sa taille, à la fois souple et ferme, semblait celle d’une belle statue païenne, à laquelle un prodige eût donné la vie; son pied, dont la cambrure eut été remarquable près de celui de Diane chasseresse, semblait ne pouvoir porter le poids de son corps que par un miracle d’équilibre; enfin sa mise, quoique de la plus grande simplicité, était d’un goût si parfait et si bien approprié à tout l’ensemble de sa personne, qu’un habillement complet tiré de la garde-robe de la reine eût peut-être, au premier abord, semblé moins élégant et moins riche que son simple vêtement.
Tous ces détails merveilleux frappèrent au premier coup d’œil Balsamo; il avait tout vu, tout remarqué, du moment où mademoiselle de Taverney était entrée dans la salle à manger jusqu’au moment où il l’avait saluée, et, de son côté, le baron n’avait pas perdu une seule des impressions produites sur son hôte par cet assemblage unique de perfections.
– Vous avez raison, dit à voix basse Balsamo en se retournant vers son hôte, mademoiselle est d’une précieuse beauté.
– Ne lui faites pas trop de compliments à cette pauvre Andrée, monsieur, dit négligemment le baron; elle sort du couvent, et elle croirait à ce que vous lui dites. Ce n’est pas, ajouta-t-il, que je redoute sa coquetterie; au contraire, la chère enfant n’est pas assez coquette, monsieur, et en bon père je m’applique à développer en elle cette qualité, qui fait la première force de la femme.
Andrée baissa les yeux et rougit. Quelque bonne volonté qu’elle y mit, elle n’avait pu faire autrement que d’entendre cette singulière théorie émise par son père.
– Disait-on cela à mademoiselle lorsqu’elle était au couvent? demanda en riant Joseph Balsamo au baron, et cette prescription faisait-elle partie de l’enseignement donné par les religieuses?
– Monsieur, reprit le baron, j’ai mes idées à moi, comme vous avez peut être déjà pu le voir.
Balsamo s’inclina en signe qu’il adhérait complètement à cette prétention du baron.
– Non, continua-t-il, je ne veux pas imiter, moi, ces pères de famille qui disent à leur fille: «Sois prude, inflexible, aveugle; enivre-toi d’honneur, de délicatesse et de désintéressement!» Les imbéciles! Il me semble voir des parrains conduisant leur champion dans la lice, après l’avoir désarmé de toutes pièces, pour lui faire combattre un adversaire armé de pied en cap. Non, pardieu! il n’en sera pas ainsi de ma fille Andrée, bien qu’élevée à Taverney, dans un trou provincial.
Quoique de l’avis du baron sur la désignation donnée à son château, Balsamo crut devoir mimer une contradiction polie.
– Bon, bon, reprit le vieillard, répondant au jeu de physionomie de Balsamo, bon! je connais Taverney, vous dis-je; mais, quoi qu’il en soit, et si éloigné que nous nous trouvions de ce soleil resplendissant qu’on appelle Versailles, ma fille connaîtra le monde, que j’ai si bien connu autrefois; elle y entrera… si elle y entre jamais, avec un arsenal complet, que je lui forge à l’aide de mon expérience et de mes souvenirs… Mais, monsieur, je dois vous l’avouer, oui, le couvent a gâté tout cela… Ma fille, – ces choses-là ne sont faites que pour moi, – ma fille est la première pensionnaire qui ait pris le bon de l’enseignement et suivi la lettre de l’Évangile. Corbleu! convenez que c’est jouer de malheur, baron!
– Mademoiselle est un ange, répondit Balsamo, et en vérité, monsieur, ce que vous me dites ne me surprend pas.
Andrée salua le baron en signe de remerciement et de sympathie, puis elle s’assit, comme le lui ordonnait son père par un signe des yeux.
– Asseyez-vous, baron, dit Taverney, et, si vous avez faim, mangez. C’est un horrible ragoût que cet animal de La Brie a fricassé.
– Des perdreaux! vous appelez cela un abominable ragoût? dit en souriant l’hôte du baron; mais vous calomniez votre table. Des perdreaux en mai! Ils sont donc de vos terres?
– Des terres, à moi! Il y a longtemps que tout ce que j’en avais, – et je dois dire que mon bonhomme de père m’en avait laissé une certaine quantité, – il y a longtemps, dis-je, que tout ce que j’en avais est vendu, mangé, digéré. Oh! mon Dieu! non, grâce au ciel, je n’en ai plus un pouce de terre, non. C’est ce fainéant de Gilbert, qui n’est bon à rien qu’à lire et rêvasser, et qui, dans ses moments perdus, aura volé je ne sais où un fusil, de la poudre et du plomb, et qui va tuer ces volatiles en braconnant sur les terres de mes voisins. Il ira aux galères, et bien certainement je l’y laisserai aller, car cela me débarrassera de lui. Mais Andrée aime le gibier, ce qui fait que je pardonne à mon Gilbert.