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– Je ne vous dis pas de voir avec les yeux, continua Balsamo; voyez avec la poitrine.

Et tirant de dessous sa veste brodée une baguette d’acier, il en posa l’extrémité sur la poitrine palpitante de la jeune fille.

Celle-ci bondit comme si un dard de flamme eût traversé sa chair et pénétré jusqu’à son cœur; ses yeux se fermèrent aussitôt.

– Ah! bien, dit Balsamo, vous commencez à voir, n’est-ce pas?

Elle fit un signe de tête affirmatif.

– Et vous allez parler, n’est-ce pas?

– Oui, répondit Andrée.

Mais en même temps elle porta la main à son front avec un geste d’indicible douleur.

– Qu’avez-vous? demanda Balsamo.

– Oh! je souffre!

– Pourquoi souffrez-vous?

– Parce que vous me forcez de voir et de parler.

Balsamo leva deux ou trois fois les mains au-dessus du front d’Andrée et sembla écarter une portion du fluide prêt à le faire éclater.

– Souffrez-vous encore? demanda-t-il.

– Moins, répondit la jeune fille.

– Bien; alors regardez où vous êtes.

Les yeux d’Andrée restèrent fermés; mais sa figure s’assombrit et parut exprimer le plus vif étonnement.

– Dans la chambre rouge, murmura-t-elle.

– Avec qui?

– Avec vous, continua-t-elle en tressaillant.

– Qu’avez-vous?

– J’ai peur! j’ai honte!

– De quoi? Ne sommes-nous pas sympathiquement unis?

– Si fait.

– Ne savez-vous pas que je ne vous fais venir qu’avec des intentions pures?

– Ah! oui, c’est vrai, dit-elle.

– Et que je vous respecte à l’égal d’une sœur?

– Oui, je le sais.

Et sa figure se rasséréna, puis se troubla de nouveau.

– Vous ne me dites pas tout, continua Balsamo. Vous ne me pardonnez pas entièrement.

– C’est que je vois que, si vous ne me voulez point de mal à moi, vous en voulez peut-être à d’autres.

– C’est possible, murmura Balsamo; mais ne vous occupez point de cela, ajouta-t-il avec le ton du commandement.

Andrée reprit son visage habituel.

– Tout le monde dort-il dans la maison?

– Je ne sais pas, dit-elle.

– Alors regardez.

– De quel côté voulez-vous que je regarde?

– Voyons. Du côté de votre père, d’abord. Où est-il?

– Dans sa chambre.

– Que fait-il?

– Il est couché.

– Dort-il?

– Non, il lit.

– Que lit-il?

– Un de ces mauvais livres qu’il veut toujours me faire lire.

– Et que vous ne lisez pas?

– Non, dit-elle.

– Bien. Nous sommes donc tranquilles de ce côté. Regardez du côté de Nicole, dans sa chambre.

– Il n’y a point de lumière dans sa chambre.

– Avez-vous besoin de lumière pour y voir?

– Non, si vous l’ordonnez.

– Voyez! je le veux.

– Ah! je la vois!

– Eh bien?

– Elle est à moitié vêtue; elle pousse doucement la porte de sa chambre; elle descend l’escalier.

– Bien. Où va-t-elle?

– Elle s’arrête à la porte de la cour; elle se cache derrière cette porte; elle guette, elle attend.

Balsamo sourit.

– Est-ce vous, dit-il, qu’elle guette et qu’elle attend?

– Non.

– Eh bien! voilà le principal. Quand une jeune fille est libre de son père et de sa femme de chambre elle n’a plus rien à craindre, à moins que…

– Non, dit-elle.

– Ah! ah! vous répondez à ma pensée?

– Je la vois.

– Ainsi, vous n’aimez personne?

– Moi? dit dédaigneusement la jeune fille.

– Eh! sans doute; vous pourriez aimer quelqu’un, ce me semble. On ne sort pas du couvent pour vivre dans la réclusion, et l’on donne la liberté au cœur en même temps qu’au corps?

Andrée secoua la tête.

– Mon cœur est libre, dit-elle tristement.

Et une telle expression de candeur et de modestie virginale embellit ses traits, que Balsamo radieux murmura:

– Un lis! une pupille! une voyante!

Et il joignit les mains en signe de joie et de remerciement, puis, revenant à Andrée:

– Mais si vous n’aimez pas, continua-t-il, vous êtes aimée, sans doute?

– Je ne sais pas, dit la jeune fille avec douceur.

– Comment! vous ne savez pas? répondit Balsamo assez rudement. Cherchez! Quand j’interroge, c’est pour avoir une réponse.

Et il toucha une seconde fois la poitrine de la jeune fille du bout de sa baguette d’acier.

La jeune fille tressaillit encore, mais sous l’impression d’une douleur visiblement moins vive que la première.

– Oui, oui, je vois, dit-elle; ménagez-moi, car vous me tueriez.

– Que voyez-vous? demanda Balsamo.

– Oh! mais c’est impossible! répondit Andrée.

– Que voyez-vous donc?

– Un jeune homme qui, depuis mon retour du couvent, me suit, m’épie, me couve des yeux, mais toujours caché.

– Quel est ce jeune homme?

– Je ne vois pas son visage, mais seulement son habit c’est presque l’habit d’un ouvrier.

– Où est-il?

– Au bas de l’escalier; il souffre, il pleure.

– Pourquoi ne voyez-vous pas son visage?

– C’est qu’il le tient caché dans ses mains.

– Voyez à travers ses mains.

Andrée parut faire un effort.

– Gilbert! s’écria-t-elle. Oh! je disais bien que c’était impossible!

– Et pourquoi impossible?

– Parce qu’il n’oserait pas m’aimer, répondit la jeune fille avec l’expression d’un suprême dédain.

Balsamo sourit en homme qui connaît l’homme, et qui sait qu’il n’y a pas de distance que le cœur ne franchisse, cette distance fût-elle un abîme.

– Et que fait-il au bas de l’escalier?

– Attendez, il écarte les mains de son front, il se cramponne à la rampe, il se soulève, il monte.

– Où monte-t-il?

– Ici… C’est inutile, il n’osera entrer.

– Pourquoi n’osera-t-il entrer?

– Parce qu’il a peur, dit Andrée avec un sourire de mépris.

– Mais il écoutera.

– Sans doute, il approche son oreille de la porte, il écoute.

– Il vous gêne alors?

– Oui, parce qu’il peut entendre ce que je dis.