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Comme il venait de placer son échelle et qu’il posait le pied sur le premier échelon, la porte de Balsamo s’ouvrit et se referma, laissant passer Andrée, qui descendit sans lumière et sans bruit, comme si une puissance surnaturelle la guidait et la soutenait.

Andrée arriva de la sorte sur le palier de l’escalier, passa près de Gilbert, qu’elle effleura de sa robe dans l’ombre où il était plongé et continua son chemin.

M. de Taverney endormi, La Brie couché, Nicole dans l’autre pavillon, la porte de Balsamo fermée, garantissaient le jeune homme contre toute surprise.

Il fit sur lui-même un effort violent et suivit Andrée, emboîtant son pas sur le sien.

Andrée traversa l’antichambre et entra dans le salon.

Gilbert la suivait le cœur déchiré. Cependant quoique la porte fût restée ouverte, il s’arrêta. Andrée alla s’asseoir sur le tabouret placé près du clavecin, sur lequel la bougie brûlait toujours.

Gilbert se déchirait la poitrine avec ses ongles crispés; c’était à cette même place qu’une demi-heure auparavant il avait baisé la robe et la main de cette femme sans qu’elle se fâchât; c’était là qu’il avait espéré, qu’il avait été heureux! Sans doute l’indulgence de la jeune fille venait d’une de ces corruptions profondes, telles que Gilbert en avait trouvé dans les romans qui faisaient le fond de la bibliothèque du baron, ou d’une de ces trahisons des sens comme il en avait vu analyser dans certains traités physiologiques.

– Eh bien! murmurait-il flottant de l’une à l’autre de ces idées, s’il en est ainsi, moi, comme les autres, je bénéficierai de cette corruption, ou je mettrai à profit cette surprise des sens. Et puis que l’ange jette au vent sa robe de candeur, à moi quelques lambeaux de sa chasteté!

La résolution de Gilbert était prise cette fois, il s’élança vers le salon.

Mais comme il allait en franchir le seuil, une main sortit de l’ombre et le saisit énergiquement par le bras.

Gilbert se retourna épouvanté, et il lui sembla que son cœur se dérangeait dans sa poitrine.

– Ah! je t’y prends cette fois, impudent! lui glissa dans l’oreille une voix irritée; essaye encore de nier que tu aies des rendez-vous avec elle, essaye de nier que tu l’aimes…

Gilbert n’eut même pas la force de secouer son bras pour l’arracher à l’étreinte qui le retenait.

Cependant l’étreinte n’était pas telle qu’il ne pût la rompre. L’étau était tout simplement le poignet d’une jeune fille. C’était enfin Nicole Legay qui retenait Gilbert prisonnier.

– Voyons, que voulez-vous encore? demanda-t-il tout bas avec impatience.

– Ah! tu veux que je parle tout haut, à ce qu’il paraît? articula Nicole avec toute la plénitude de sa voix.

– Non, non, je veux que tu te taises, au contraire, répondit Gilbert, les dents serrées et entraînant Nicole dans l’antichambre.

– Eh bien! suis-moi alors.

C’était ce que demandait Gilbert, car, en suivant Nicole, il s’éloignait d’Andrée.

– Soit, je vous suis, dit-il.

Il marcha effectivement derrière Nicole, laquelle l’emmena dans le parterre, en tirant la porte derrière elle.

– Mais, dit Gilbert, mademoiselle va rentrer dans sa chambre, elle va vous appeler pour l’aider à se mettre au lit, et vous ne serez point là.

– Si vous croyez que c’est cela qui m’occupe en ce moment-ci, en vérité vous vous trompez fort. Que m’importe qu’elle m’appelle ou ne m’appelle point! Il faut que je vous parle.

– Vous pourriez, Nicole, remettre à demain ce que vous avez à me dire, mademoiselle est sévère, vous le savez.

– Ah! oui, je lui conseille d’être sévère, et avec moi, surtout!

– Nicole, demain, je vous promets…

– Tu promets! Elles sont belles, tes promesses, et l’on peut compter dessus! Ne m’avais-tu pas promis de m’attendre aujourd’hui, à six heures, du côté de Maison-Rouge? Où étais-tu à cette heure-là? Du côté opposé, puisque c’est toi qui as ramené le voyageur. Tes promesses, j’en fais autant de cas maintenant que de celles du directeur du couvent des Annonciades, lequel avait fait serment de garder le secret de la confession, et s’en allait rapporter tous nos péchés à la supérieure.

– Nicole, songez que l’on vous renverra si l’on s’aperçoit…

– Et vous, l’on ne vous renverra pas, vous, l’amoureux de mademoiselle; non, M. le baron se gênera pour cela!

– Moi, dit Gilbert essayant de se défendre, il n’y a aucun motif pour qu’on me renvoie.

– Vraiment! vous aurait-il autorisé à faire la cour à sa fille? Je ne le savais pas si philosophe que cela.

Gilbert pouvait d’un mot prouver à Nicole que, s’il était coupable, il n’y avait pas au moins de complicité de la part d’Andrée. Il n’avait qu’à lui raconter ce qu’il avait vu, et, tout incroyable qu’était la chose, Nicole, grâce à cette bonne opinion que les femmes ont les unes des autres, l’eût sans doute cru. Mais une idée plus profonde arrêta le jeune homme au moment de la révélation. Le secret d’Andrée était de ceux qui enrichissent un homme, soit que cet homme désire les trésors de l’amour, soit qu’il désire d’autres trésors plus matériels et plus positifs.

Les trésors que désirait Gilbert étaient des trésors d’amour. Il calcula que la colère de Nicole était moins dangereuse que n’était désirable la possession d’Andrée. Il fit à l’instant même son choix, et garda le silence sur la singulière aventure de la nuit.

– Voyons, puisque vous le voulez absolument, expliquons-nous, dit-il.

– Oh! ce sera vite fait! s’écria Nicole, dont le caractère, absolument contraire à celui de Gilbert, ne la laissait maîtresse d’aucune de ses sensations; mais tu as raison, nous sommes mal dans ce parterre; allons dans ma chambre.

– Dans votre chambre! s’écria Gilbert effrayé; impossible.

– Pourquoi cela?

– C’est nous exposer à être surpris.

– Allons donc! répliqua Nicole avec un sourire de dédain, qui nous surprendrait? Mademoiselle? En effet, elle doit être jalouse de ce beau monsieur! Malheureusement pour elle, les gens dont on sait le secret ne sont point à craindre. Ah! mademoiselle Andrée jalouse de Nicole! Je n’aurais jamais cru à cet honneur-là!

Et un rire forcé, terrible comme le grondement de la tempête, vint effrayer Gilbert beaucoup plus que ne l’eût fait une invective ou une menace.

– Ce n’est point de mademoiselle que j’ai peur, Nicole, j’ai peur pour vous.

– Ah! oui, c’est vrai, vous m’avez toujours dit que, là où il n’y avait pas de scandale, il n’y avait pas de mal. Les philosophes sont jésuites quelquefois; du reste, le directeur des Annonciades disait cela comme vous, et me l’avait dit avant vous; c’est pour cela que vous donnez vos rendez-vous à mademoiselle pendant la nuit. Allons! allons! assez de mauvaises raisons comme cela… Venez dans ma chambre, je le veux.

– Nicole! dit Gilbert en grinçant des dents.

– Eh bien! fit la jeune fille, après?…

– Prends garde!

Et il fit un geste menaçant.

– Oh! je n’ai pas peur; vous m’avez déjà battue une fois, mais parce que vous étiez jaloux. Vous m’aimiez dans ce temps-là. C’était huit jours après notre beau jour de miel, et je me suis laissé battre. Mais je ne me laisserai pas faire aujourd’hui. Non! non! non! car vous ne m’aimez plus, et c’est moi qui suis jalouse.