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– Je n’aurai donc pas d’enfants?

– Vous en aurez.

– Alors, ce ne seront pas des fils?

– Il y aura des fils parmi les enfants que vous aurez.

– J’aurai donc la douleur de les voir mourir?

– Vous regretterez que l’un soit mort, vous regretterez que l’autre soit vivant.

– Mon époux m’aimera-t-il?

– Il vous aimera.

– Beaucoup?

– Trop.

– Mais quels malheurs peuvent m’atteindre, je vous le demande, avec l’amour de mon mari et l’appui de ma famille?

– L’un et l’autre vous manqueront.

– Il me restera l’amour et l’appui du peuple.

– L’amour et l’appui du peuple!… C’est l’océan pendant le calme… Avez vous vu l’océan pendant une tempête, madame?…

– En faisant le bien, j’empêcherai la tempête de se lever, ou, si elle se lève, je m’élèverai avec elle.

– Plus la vague est haute, plus l’abîme qu’elle creuse est grand.

– Dieu me restera.

– Dieu ne défend pas les têtes qu’il a condamnées lui-même.

– Que dites-vous là, monsieur? ne serai-je point reine?

– Au contraire, madame, et plût au ciel que vous ne le fussiez pas!

La jeune femme sourit dédaigneusement.

– Écoutez, madame, reprit Balsamo, et souvenez-vous.

– J’écoute, reprit la dauphine.

– Avez-vous remarqué, continua le prophète, la tapisserie de la première chambre où vous avez couché en entrant en France?

– Oui, monsieur, répondit la dauphine en frissonnant.

– Que représentait cette tapisserie?

– Un massacre… celui des Innocents.

– Avouez que les sinistres figures des massacreurs sont restées dans le souvenir de Votre Altesse royale?

– Je l’avoue, monsieur.

– Eh bien! pendant l’orage, n’avez-vous rien remarqué?

– Le tonnerre a brisé, à ma gauche, un arbre qui, en tombant, a failli écraser ma voiture.

– Ce sont des présages, cela, dit d’une voix sombre Balsamo.

– Et des présages funestes?

– Il serait difficile, ce me semble, de les interpréter autrement.

La dauphine laissa tomber sa tête sur sa poitrine, puis la relevant après un moment de recueillement et de silence:

– Comment mourra mon mari?

– Sans tête.

– Comment mourra le comte de Provence?

– Sans jambes.

– Comment mourra le comte d’Artois?

– Sans cour.

– Et moi?

Balsamo secoua la tête.

– Parlez, dit la dauphine; parlez donc!

– Je n’ai plus rien à dire.

– Mais je veux que vous parliez! s’écria Marie-Antoinette toute frémissante.

– Par pitié, madame.

– Oh! parlez!… dit la dauphine.

– Jamais, madame, jamais!

– Parlez, monsieur, reprit Marie-Antoinette avec le ton de la menace, parlez, ou je dirai que tout ceci n’est qu’une comédie ridicule. Et, prenez-y garde, on ne se joue pas ainsi d’une fille de Marie-Thérèse, d’une femme… qui tient dans ses mains la vie de trente millions d’hommes.

Balsamo resta muet.

– Allons, vous n’en savez pas davantage, dit la princesse en haussant les épaules avec mépris; ou plutôt votre imagination est à bout.

– Je sais tout, vous dis-je, madame, reprit Balsamo, et puisque vous le voulez absolument…

– Oui, je le veux.

Balsamo prit la carafe, toujours dans sa coupe d’or; puis il la déposa dans un sombre enfoncement de la tonnelle où quelques rochers factices figuraient une grotte; puis, saisissant l’archiduchesse par la main, il l’entraîna sous l’ombre noire de la voûte.

– Êtes-vous prête? dit-il à la princesse, que cette action véhémente avait presque effrayée.

– Oui.

– Alors, à genoux, madame, à genoux, et vous serez en posture de prier Dieu qu’il vous épargne le terrible dénouement que vous allez voir.

La dauphine obéit machinalement et se laissa aller sur ses deux genoux.

Balsamo toucha de sa baguette le globe de cristal, au milieu duquel se dessina sans doute quelque sombre et terrible figure.

La dauphine essaya de se relever, chancela un instant, retomba, poussa un cri terrible et s’évanouit.

Le baron accourut, la princesse était sans connaissance.

Au bout de quelques minutes, elle revint à elle.

Elle passa ses mains sur son front, comme une personne qui cherche à rappeler ses souvenirs.

Puis tout à coup:

– La carafe! s’écria-t-elle avec un accent d’inexprimable terreur. La carafe!

Le baron la lui présenta. L’eau était limpide et sans une seule tache.

Balsamo avait disparu.

Chapitre XVI Le baron de Taverney croit enfin entrevoir un petit coin de l’avenir

Le premier qui s’aperçut de l’évanouissement de madame la dauphine fut, comme nous l’avons dit, le baron de Taverney, il se tenait à l’affût, plus inquiet que personne de ce qui allait se passer entre elle et le sorcier. Il avait entendu le cri que Son Altesse royale avait poussé, il avait vu Balsamo s’élancer hors du massif; il était accouru.

Le premier mot de la dauphine avait été pour qu’on lui montrât la carafe, le second pour qu’on ne fît aucun mal au sorcier. Il était temps que cette recommandation fût faite: Philippe de Taverney bondissait déjà sur sa trace comme un lion irrité, quand la voix de la dauphine l’arrêta.

Alors sa dame d’honneur s’approcha d’elle à son tour, et l’interrogea en allemand; cependant à toutes ses questions elle ne répondit rien, sinon que Balsamo ne lui avait aucunement manqué de respect; mais que, fatiguée probablement par la longueur de la route et l’orage de la veille, elle avait été surprise par un accès de fièvre nerveuse.

Ces réponses furent traduites à M. de Rohan, qui attendait des explications, mais sans oser en demander.

À la cour, on se contente d’une demi-réponse; celle de la dauphine ne satisfit point, mais parut satisfaire tout le monde. En conséquence, Philippe s’approcha d’elle.

– Madame, dit-il, c’est pour obéir aux ordres de Son Altesse royale que je viens, à mon grand regret, lui rappeler que la demi-heure pendant laquelle elle comptait s’arrêter ici est écoulée et que les chevaux sont prêts.

– Bien, monsieur, dit-elle avec un geste charmant de nonchalance maladive, mais je reviens à mon intention première. Je suis incapable de partir en ce moment… Si je dormais quelques heures, il me semble que ces quelques heures de repos me remettraient.

Le baron pâlit. Andrée regarda son père avec inquiétude.

– Votre Altesse sait combien le gîte est indigne d’elle, balbutia le baron de Taverney.

– Oh! je vous en prie, monsieur, répondit la dauphine du ton d’une femme qui va défaillir; tout sera bien, pourvu que je me repose.