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Et se penchant à l’oreille du vicomte:

– Il connaît l’homme qui vient de vous blesser, dit-elle.

Un éclair de joie passa dans les yeux du vicomte.

– Très bien; alors qu’il reste. Comment s’appelle ce monsieur?

– Philippe de Taverney.

En ce moment le jeune officier passait près de la voiture.

– Ah! vous voilà, mon petit gendarme, cria Jean; vous êtes bien fier à cette heure; mais chacun aura son tour.

– C’est ce que nous verrons, quand la chose vous fera plaisir, monsieur, répartit Philippe impassible.

– Oui, oui, c’est ce que nous verrons, monsieur Philippe de Taverney! cria Jean en essayant de saisir l’effet que son nom lancé ainsi inopinément, ferait sur le jeune homme.

En effet, Philippe leva la tête avec une vive surprise dans laquelle entra un léger sentiment d’inquiétude; mais, se remettant à l’instant même et ôtant son chapeau avec la meilleure grâce du monde:

– Bon voyage, monsieur Jean du Barry, dit-il.

La voiture partit avec rapidité.

– Mille tonnerres! dit le vicomte en grimaçant, sais-tu que je souffre horriblement, petite Chon?

– Au premier relais, nous demanderons un médecin pendant que cet enfant déjeunera, répondit Chon.

– Ah! c’est vrai, dit Jean, nous n’avons pas déjeuné. Quant à moi, le mal m’ôte la faim; j’ai soif, voilà tout.

– Voulez-vous boire un verre d’eau de la Côte?

– Ma foi, oui, donne.

– Monsieur, dit Gilbert, si j’osais vous faire une observation…

– Faites.

– C’est que les liqueurs sont une bien mauvaise boisson dans la situation où vous êtes.

– Ah! vraiment?

Puis, se retournant vers Chon:

– Mais c’est donc un médecin que ton philosophe? demanda le vicomte.

– Non, monsieur, je ne suis pas médecin; je le serai un jour, s’il plaît à Dieu, répondit Gilbert; mais j’ai lu dans un traité à l’usage des gens de guerre que la première défense qu’on doit faire à un blessé, c’est l’usage de liqueurs, vins et café.

– Ah! vous avez lu cela. Eh bien! n’en parlons plus.

– Seulement, si M. le vicomte voulait me donner son mouchoir, j’irais le tremper dans cette fontaine, il envelopperait son bras de ce linge mouillé, et il en éprouverait un grand soulagement.

– Faites, mon ami, faites, dit Chon. Postillon, arrêtez! cria-t-elle.

Le postillon arrêta; Gilbert alla tremper le mouchoir du vicomte dans la petite rivière.

– Ce garçon-là va nous gêner horriblement pour causer! dit du Barry.

– Nous causerons en patois, dit Chon…

– J’ai bien envie de crier au postillon de partir et de le laisser là avec mon mouchoir.

– Vous avez tort, il peut nous être utile.

– En quoi?

– Il m’a déjà donné des renseignements d’une grande importance.

– Sur quoi?

– Sur la dauphine; et tout à l’heure encore, vous l’avez vu, il nous a dit le nom de votre adversaire.

– Eh bien! soit, qu’il reste.

En ce moment, Gilbert revenait avec son mouchoir imbibé d’eau glacée.

L’application du linge autour du bras du vicomte lui fit grand bien, comme l’avait prévu Gilbert.

– Il avait ma foi raison; je me sens mieux, dit-il, causons.

Gilbert ferma les yeux et ouvrit les oreilles; mais il fut trompé dans son attente. Chon répondit à l’invitation de son frère dans ce dialecte brillant et vif, désespoir des oreilles parisiennes, qui ne distinguent dans le patois provençal qu’un ronflement de consonnes grasses, roulant sur des voyelles musicales.

Gilbert, si maître qu’il fût de lui-même, fit un mouvement de dépit qui n’échappa point à mademoiselle Chon, laquelle, pour le consoler, lui adressa un gentil sourire.

Ce sourire fit comprendre à Gilbert une chose, c’est qu’on le ménageait: lui le ver de terre, il avait forcé la main à un vicomte honoré des bontés du roi.

Si Andrée le voyait dans cette bonne voiture!

Il en gonfla d’orgueil.

Quant à Nicole, il n’y pensa même point.

Le frère et la sœur reprirent leur conversation en patois.

– Bon! s’écria tout à coup le vicomte en se penchant à la portière et en regardant en arrière.

– Quoi? demanda Chon.

– Le cheval arabe qui nous suit!

– Quel cheval arabe?

– Celui que j’ai voulu acheter.

– Tiens, dit Chon, il est monté par une femme. Oh! la magnifique créature!

– De qui parlez-vous?… De la femme ou du cheval?

– De la femme.

– Appelez-la donc, Chon; elle aura peut-être moins peur de vous que de moi. Je donnerais mille pistoles du cheval.

– Et de la femme? demanda Chon en riant.

– Je me ruinerais pour elle… Appelez-la donc!

– Madame! cria Chon, madame!

Mais la jeune femme aux grands yeux noirs, enveloppée dans un manteau blanc, le front ombragé d’un feutre gris à longues plumes, passa comme une flèche sur le revers du chemin, en criant;

– Avanti! Djérid! avanti!

– C’est une Italienne, dit le vicomte; mordieu! la belle femme! Si je ne souffrais pas tant, je sauterais à bas de la voiture et je courrais après elle.

– Je la connais, dit Gilbert.

– Ah çà! mais ce petit paysan est donc l’almanach de la province? Il connaît tout le monde!

– Comment s’appelle-t-elle? demanda Chon.

– Elle s’appelle Lorenza.

– Et qu’est-elle?

– C’est la femme du sorcier.

– De quel sorcier?

– Du baron Joseph Balsamo.

Le frère et la sœur se regardèrent. La sœur semblait dire:

– Ai-je bien fait de le garder?

– Ma foi, oui, semblait répondre le frère.

Chapitre XXIII Le petit lever de madame la comtesse du Barry

Maintenant, que nos lecteurs nous permettent d’abandonner mademoiselle Chon et le vicomte Jean courant la poste sur la route de Châlons, et de les introduire chez une autre personne de la même famille.

Dans l’appartement de Versailles qu’avait habité madame Adélaïde, fille de Louis XV, ce prince avait installé madame la comtesse du Barry, sa maîtresse depuis un an à peu près, non sans observer longtemps à l’avance l’effet que ce coup d’État produirait à la cour.

La favorite, avec son laisser-aller, ses façons libres, son caractère joyeux, son intarissable entrain, ses bruyantes fantaisies, avait transformé le silencieux château en un monde turbulent, dont chaque habitant n’était toléré qu’à la condition de se mouvoir beaucoup et le plus joyeusement du monde.

De cet appartement restreint, sans doute, si l’on considère la puissance de celle qui l’occupait, partait à chaque instant l’ordre d’une fête ou le signal d’une partie de plaisir.