– Oh! madame…
– Aussi, par réciprocité, demain vous recevrez l’épigramme, la chanson et le vaudeville en question.
– Pourquoi pas tout de suite?
– Parce qu’il me faut le temps de les distribuer. N’est-ce pas l’habitude, d’ailleurs, que la police soit prévenue la dernière de ce qui se fait? Oh! ils vous amuseront fort, en vérité. Moi, j’en ai ri ce matin pendant trois quarts d’heure. Quant au roi, il en est malade d’une désopilation de la rate. C’est pour cela qu’il est en retard.
– Je suis perdu! s’écria M. de Sartine en frappant de ses deux mains sur sa perruque.
– Non, vous n’êtes pas perdu; vous êtes chansonné, voilà tout. Suis-je perdue pour la Belle Bourbonnaise, moi? Non. J’enrage, voilà tout; ce qui fait qu’à mon tour je veux faire enrager les autres. Ah! les charmants vers! J’en ai été si contente, que j’ai fait donner du vin blanc à mes scorpions littéraires, et qu’ils doivent être ivres morts en ce moment.
– Ah! comtesse! comtesse!
– Je vais d’abord vous dire l’épigramme.
– De grâce!
France, quel est donc ton destin
D’être soumise à la femelle!…
– Eh! non, je me trompe, c’est celle que vous avez laissée courir contre moi, celle-là. Il y en a tant, que je m’embrouille. Attendez, attendez, m’y voici:
Amis, connaissez-vous l’enseigne ridicule
Qu’un peintre de Saint-Luc fait pour les parfumeurs?
Il y met en flacon, en forme de pilule
Boynes, Maupeou, Terray sous leurs propres couleurs;
Il y joint de Sartine, et puis il l’intitule:
Vinaigre des quatre voleurs!
– Ah! cruelle, vous me changerez en tigre.
– Maintenant, passons à la chanson; c’est madame de Grammont qui parle:
Monsieur de la Police
N’ai-je pas la peau lisse?
Rendez-moi le service
D’en instruire le roi…
– Madame! madame! s’écria M. de Sartine furieux.
– Oh! rassurez-vous, dit la comtesse, on n’a encore tiré que dix mille exemplaires. Mais c’est le vaudeville qu’il faut entendre.
– Vous avez donc une presse?
– Belle demande! Est-ce que M. de Choiseul n’en a pas?
– Gare à votre imprimeur!
– Ah! oui! essayez; le brevet est en mon nom.
– C’est odieux! Et le roi rit de toutes ces infamies?
– Comment donc! c’est lui qui fournit les rimes quand mes araignées en manquent.
– Oh! vous savez que je vous sers, et vous me traitez ainsi?
– Je sais que vous me trahissez. La duchesse est Choiseul, elle veut ma ruine.
– Madame, elle m’a pris au dépourvu, je vous jure.
– Vous avouez donc?
– Il le faut bien.
– Pourquoi ne m’avez-vous pas avertie?
– Je venais pour cela.
– Bast! je n’en crois rien.
– Parole d’honneur!
– Je parie le double.
– Voyons, je demande grâce, dit le lieutenant de police tombant à genoux.
– Vous faites bien.
– La paix, au nom du ciel, comtesse.
– Comment, vous avez peur de quelques mauvais vers, vous, un homme, un ministre?
– Ah! si je n’avais peur que de cela.
– Et vous ne réfléchissez pas combien une chanson peut me faire passer de mauvaises heures, moi qui suis une femme!
– Vous êtes une reine.
– Oui, une reine non présentée.
– Je vous jure, madame, que je ne vous ai jamais fait de mal.
– Non, mais vous m’en avez laissé faire.
– Le moins possible.
– Allons, je veux bien le croire.
– Croyez-le.
– Il s’agit donc maintenant de faire le contraire du maclass="underline" il s’agit de faire le bien.
– Aidez-moi, je ne puis manquer d’y réussir.
– Êtes-vous pour moi, oui ou non?
– Oui.
– Votre dévouement ira-t-il jusqu’à soutenir ma présentation?
– Vous-même y mettrez des bornes.
– Songez-y, mon imprimerie est prête; elle fonctionne nuit et jour, et dans vingt-quatre heures mes grimauds auront faim, et, quand ils ont faim, ils mordent.
– Je serai sage. Que désirez-vous?
– Que rien de ce que je tenterai ne soit traversé.
– Oh! quant à moi, je m’y engage!
– Voilà un mauvais mot, dit la comtesse en frappant du pied, et qui sent le grec ou le carthaginois, la foi punique, enfin.
– Comtesse!…
– Aussi, je ne l’accepte pas; c’est une échappatoire. Vous serez censé ne rien faire, et M. de Choiseul agira. Je ne veux pas de cela, entendez-vous? Tout ou rien. Livrez-moi les Choiseul garrottés, impuissants, ruinés, ou je vous annihile, je vous garrotte, je vous ruine. Et, prenez garde, la chanson ne sera pas ma seule arme, je vous en préviens.
– Ne menacez pas, madame, dit M. de Sartine devenu rêveur, car cette présentation est devenue d’une difficulté que vous ne sauriez concevoir.
– Devenue est le mot, parce qu’on y a mis des obstacles.
– Hélas!
– Pouvez-vous les lever?
– Je ne suis pas seul; il nous faut cent personnes.
– On les aura.
– Un million…
– Cela regarde Terray.
– Le consentement du roi…
– Je l’aurai.
– Il ne le donnera point.
– Je le prendrai.
– Puis, quand vous aurez tout cela, il vous faudra encore une marraine.
– On la cherche.
– Inutile: il y a ligue contre vous.
– À Versailles?
– Oui, toutes les dames ont refusé, pour faire leur cour à M. de Choiseul, à madame de Grammont, à la dauphine, au parti prude, enfin.
– D’abord le parti prude sera obligé de changer de nom si madame de Grammont en est. C’est déjà un échec.
– Vous vous entêtez inutilement, croyez-moi.
– Je touche au but.
– Ah! c’est pour cela que vous avez dépêché votre sœur à Verdun?
– Justement. Ah! vous savez cela? dit la comtesse mécontente.
– Dame! j’ai ma police aussi, moi, fit M. de Sartine en riant.
– Et vos espions?
– Et mes espions.
– Chez moi?
– Chez vous.
– Dans mes écuries ou dans mes cuisines?
– Dans vos antichambres, dans votre salon, dans votre boudoir, dans votre chambre à coucher, sous votre chevet.
– Eh bien! comme premier gage d’alliance, dit la comtesse, nommez-moi ces espions.