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– Et de quoi s’agit-il donc, madame?

– Il s’agit de mon procès. C’est à propos de mon procès que je vous demandais s’il n’y avait rien de nouveau.

– Oh! quant à cela, dit M. Flageot en secouant tristement la tête, rien, madame, absolument rien.

– C’est-à-dire, rien…

– Non, rien.

– Rien, depuis que mademoiselle votre fille m’a parlé. Or, comme elle m’a parlé avant-hier, je comprends qu’il n’y ait pas grand-chose de nouveau depuis ce moment-là.

– Ma fille, madame?

– Oui.

– Vous avez dit ma fille?

– Sans doute, votre fille, celle que vous m’avez envoyée.

– Pardon, madame, dit M. Flageot, mais il est impossible que je vous aie envoyé ma fille.

– Impossible!

– Par une raison infiniment simple, c’est que je n’en ai pas.

– Vous êtes sûr? dit la comtesse.

– Madame, répondit M. Flageot, j’ai l’honneur d’être célibataire.

– Allons donc! fit la comtesse.

M. Flageot devint inquiet; il appela Marguerite pour qu’elle apportât les rafraîchissements offerts à la comtesse, et surtout pour qu’elle la surveillât.

– Pauvre femme, pensa-t-il, la tête lui aura tourné.

– Comment! dit la comtesse, vous n’avez pas une fille?

– Non, madame.

– Une fille mariée à Strasbourg?

– Non, madame, non, mille fois non.

– Et vous n’avez pas chargé cette fille, continua la comtesse poursuivant son idée, vous n’avez pas chargé cette fille de m’annoncer en passant que mon procès était mis au rôle?

– Non.

La comtesse bondit sur son fauteuil en frappant ses deux genoux de ses deux mains.

– Buvez un peu, madame la comtesse, dit M. Flageot, cela vous fera du bien.

En même temps il fit un signe à Marguerite, qui approcha deux verres de bière sur un plateau; mais la vieille dame n’avait plus soif; elle repoussa le plateau et les verres si rudement, que mademoiselle Marguerite, qui paraissait avoir quelques privilèges dans la maison, en fut blessée.

– Voyons, voyons, dit la comtesse en regardant M. Flageot par-dessous ses lunettes, expliquons-nous un peu, s’il vous plaît.

– Je le veux bien, dit M. Flageot. Demeurez, Marguerite; madame consentira peut-être à boire tout à l’heure. Expliquons-nous.

– Oui, expliquons-nous, si vous le voulez bien, car vous êtes inconcevable aujourd’hui, mon cher monsieur Flageot; on dirait, ma parole, que la tête vous a tourné depuis les chaleurs.

– Ne vous irritez pas, madame, dit l’avocat en faisant manœuvrer son fauteuil sur les deux pieds de derrière pour s’éloigner de la comtesse, ne vous irritez pas et causons.

– Oui, causons. Vous dites que vous n’avez pas de fille, monsieur Flageot?

– Non, madame, et je le regrette bien sincèrement, puisque cela paraissait vous être agréable, quoique…

– Quoique? répéta la comtesse.

– Quoique, pour moi, j’aimerais mieux un garçon; les garçons réussissent mieux ou plutôt tournent moins mal dans ces temps-ci.

Madame de Béarn joignit les deux mains avec une profonde inquiétude.

– Quoi! dit-elle, vous ne m’avez pas fait mander à Paris par une sœur, une nièce, une cousine quelconque?

– Je n’y ai jamais songé, madame, sachant combien le séjour de Paris est dispendieux.

– Mais mon affaire?

– Je me réserve de vous tenir au courant quand elle sera appelée, madame.

– Comment, quand elle sera appelée?

– Oui.

– Elle ne l’est donc pas?

– Pas que je sache, madame.

– Mon procès n’est pas évoqué?

– Non.

– Et il n’est pas question d’un prochain appel?

– Non, madame! mon Dieu, non!

– Alors, s’écria la vieille dame en se levant, alors on m’a jouée, on s’est indignement moqué de moi.

M. Flageot hissa sa perruque sur le haut de son front en marmottant.

– J’en ai bien peur, madame.

– Maître Flageot!… s’écria la comtesse.

L’avocat bondit sur sa chaise et fit un signe à Marguerite, laquelle se tint prête à soutenir son maître.

– Maître Flageot, continua la comtesse, je ne tolérerai pas cette humiliation, et je m’adresserai à M. le lieutenant de police pour qu’on retrouve la péronnelle qui a commis cette insulte vis-à-vis de moi.

– Peuh! fit M. Flageot; c’est bien chanceux.

– Une fois trouvée, continua la comtesse emportée par la colère, j’intenterai une action.

– Encore un procès! dit tristement l’avocat.

Ces mots firent tomber la plaideuse du haut de sa fureur; la chute fut lourde.

– Hélas! dit-elle, j’arrivais si heureuse!

– Mais que vous a donc dit cette femme, madame?

– D’abord, qu’elle venait de votre part.

– Affreuse intrigante!

– Et de votre part elle m’annonçait l’évocation de mon affaire; c’était imminent; je ne pouvais faire assez grande diligence, ou je risquais d’arriver trop tard.

– Hélas! répéta M. Flageot à son tour, nous sommes loin d’être évoqués, madame.

– Nous sommes oubliés, n’est-ce pas?

– Oubliés, ensevelis, enterrés, madame, à moins d’un miracle, et, vous le savez, les miracles sont rares…

– Oh! oui, murmura la comtesse avec un soupir.

M. Flageot répondit par un autre soupir modulé sur celui de la comtesse.

– Tenez, monsieur Flageot, continua madame de Béarn, voulez-vous que je vous dise une chose?

– Dites, madame.

– Je n’y survivrai pas.

– Oh! quant à cela, vous auriez tort.

– Mon Dieu! mon Dieu! dit la pauvre comtesse, je suis au bout de ma force.

– Courage, madame, courage! dit Flageot.

– Mais n’avez-vous pas un conseil à me donner?

– Oh! si fait: celui de retourner dans vos terres et de ne plus croire désormais ceux qui se présenteront de ma part sans un mot de moi.

– Il faudra bien que j’y retourne, dans mes terres!

– Ce sera sage.

– Mais croyez-moi, monsieur Flageot, gémit la comtesse, nous ne nous reverrons plus, en ce monde du moins.

– Quelle scélératesse!

– Mais j’ai donc de bien cruels ennemis?

– C’est un tour des Saluces, j’en jurerais.

– Le tour est bien mesquin, en tout cas.

– Oui, c’est faible, dit M. Flageot.

– Oh! la justice, la justice! s’écria la comtesse, mon cher monsieur Flageot, c’est l’antre de Cacus.

– Pourquoi? dit celui-ci. Parce que la justice n’est plus elle-même, parce qu’on travaille le parlement, parce que M. de Maupeou a voulu devenir chancelier au lieu de rester président.