– Non; mais je vais vous dire des vers.
– Des vers! s’écria madame du Barry.
– Oui, des vers… Qu’y a-t-il d’étonnant à cela?
– Votre Majesté les déteste!
– Parbleu! sur cent mille qui se fabriquent, il y en a quatre-vingt-dix mille contre moi.
– Et ceux que Votre Majesté va me dire appartiennent aux dix mille qui ne peuvent lui faire trouver grâce pour les quatre-vingt-dix mille autres?
– Non, comtesse, ceux que je vais vous dire vous sont adressés.
– À moi?
– À vous.
– Et par qui?
– Par M. de Voltaire.
– Et il charge Votre Majesté…?
– Pas du tout, il les adressait directement à Votre Altesse.
– Comment cela?… sans lettre?
– Au contraire, dans une lettre toute charmante.
– Ah! je comprends: Votre Majesté a travaillé ce matin avec son directeur des postes.
– Justement.
– Lisez, sire, lisez les vers de M. de Voltaire.
Louis XV déplia un petit papier et lut:
Déesse des plaisirs, tendre mère des Grâces,
Pourquoi veux-tu mêler aux fêtes de Paphos
Les noirs soupçons, les honteuses disgrâces?
Pourquoi médites-tu la perte d’un héros?
Ulysse est cher à la patrie;
Il est l’appui d’Agamemnon.
Sa politique active et son vaste génie
Enchaînent la valeur de la fière Ilion.
Soumets les dieux à ton empire,
Vénus, sur tous les cœurs règne par la beauté;
Cueille, dans un riant délire,
Les roses de la volupté;
Mais à nos yeux daigne sourire,
Et rends le calme à Neptune agité.
Ulysse, ce mortel aux Troyens formidable,
Que tu poursuis de ton courroux
Pour la beauté n’est redoutable
Qu’en soupirant à ses genoux.
– Décidément, sire, dit la comtesse, plutôt piquée que reconnaissante du poétique envoi, décidément M. de Voltaire veut se raccommoder avec vous.
– Oh! quant à cela, c’est peine perdue, dit Louis XV; c’est un brouillon qui mettrait tout à sac s’il rentrait à Paris. Qu’il aille chez son ami, mon cousin Frédéric II. C’est déjà bien assez que nous ayons M. Rousseau. Mais prenez donc ces vers, comtesse, et méditez-les.
La comtesse prit le papier, le roula en forme d’allumette, et le déposa près de son assiette.
Le roi la regardait faire.
– Sire, dit Chon, un peu de ce tokay.
– Il vient des caves mêmes de Sa Majesté l’empereur d’Autriche, dit la comtesse; prenez de confiance, sire.
– Oh! des caves de l’empereur…, dit le roi; il n’y a que moi qui en aie.
– Aussi me vient-il de votre sommelier, sire.
– Comment! vous avez séduit…?
– Non, j’ai ordonné.
– Bien répondu, comtesse. Le roi est un sot.
– Oh! oui, mais M. la France…
– M. la France a au moins le bon esprit de vous aimer de tout son cœur, lui.
– Ah! sire, pourquoi n’êtes-vous pas véritablement M. la France tout court?
– Comtesse, pas de politique.
– Le roi prendra-t-il du café? dit Chon.
– Certainement.
– Et Sa Majesté le brûlera comme d’habitude? demanda la comtesse.
– Si la dame châtelaine ne s’y oppose pas.
La comtesse se leva.
– Que faites-vous?
– Je vais vous servir, monseigneur.
– Allons, dit le roi en s’allongeant sur sa chaise comme un homme qui a parfaitement soupé et dont un bon repas a mis les humeurs en équilibre, allons, je vois que ce que j’ai de mieux à faire est de vous laisser faire, comtesse.
La comtesse apporta sur un réchaud d’argent une petite cafetière contenant le moka brûlant; puis elle posa devant le roi une assiette supportant une tasse de vermeil et un petit carafon de Bohême; puis près de l’assiette elle posa une petite allumette de papier.
Le roi, avec l’attention profonde qu’il donnait d’habitude à cette opération, calcula son sucre, mesura son café, et, versant doucement son eau-de-vie pour que l’alcool surnageât, il prit le petit rouleau de papier qu’il alluma à la bougie, et avec lequel il communiqua la flamme à la liqueur brûlante.
Puis il le jeta dans le réchaud, où il acheva de se consumer.
Cinq minutes après, il savourait son café avec toute la volupté d’un gastronome achevé.
La comtesse le laissa faire; mais, à la dernière goutte:
– Ah! sire, s’écria-t-elle, vous avez allumé votre café avec les vers de M. de Voltaire, cela portera malheur aux Choiseul.
– Je me trompais, dit le roi en riant, vous n’êtes pas une fée, vous êtes un démon.
La comtesse se leva.
– Sire, dit-elle, Votre Majesté veut-elle voir si le gouverneur est rentré?
– Ah! Zamore? Bah! pourquoi faire?
– Mais pour vous en aller à Marly, sire.
– C’est vrai, dit le roi en faisant un effort pour s’arracher au bien-être qu’il éprouvait. Allons voir, comtesse, allons voir.
Madame du Barry fit un signe à Chon, qui s’éclipsa.
Le roi reprit son investigation, mais, il faut le dire, avec un esprit bien différent de celui qui avait présidé au commencement de la recherche. Les philosophes ont dit que la façon sombre ou couleur de rose dont l’homme envisage les choses dépend presque toujours de l’état de leur estomac.
Or, comme les rois ont des estomacs d’homme, moins bons généralement que ceux de leurs sujets, c’est vrai, mais communiquant leur bien-être ou leur mal-être au reste du corps exactement comme les autres, le roi paraissait d’aussi charmante humeur qu’il est possible à un roi de l’être.
Au bout de dix pas faits dans le corridor un nouveau parfum vint par bouffées au-devant du roi.
Une porte donnant sur une charmante chambre tendue de satin bleu, broché de fleurs naturelles, venait de s’ouvrir et découvrait, éclairée par une mystérieuse lumière, l’alcôve vers laquelle, depuis deux heures, avaient tendu les pas de l’enchanteresse.
– Eh bien! sire, dit-elle, il paraît que Zamore n’a point reparu, que nous sommes toujours enfermés, et qu’à moins que nous ne nous sauvions du château par les fenêtres…
– Avec les draps du lit? demanda le roi.
– Sire, dit la comtesse avec un admirable sourire, usons, n’abusons pas.
Le roi ouvrit les bras en riant, et la comtesse laissa tomber la belle rose, qui s’effeuilla en roulant sur le tapis.
Chapitre XXXIV Voltaire et Rousseau
Comme nous l’avons dit, la chambre à coucher de Luciennes était une merveille de construction et d’aménagement.