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– Au diable les signatures, dit le roi, et ceux qui viennent les chercher! Qui donc a inventé les ministres, les portefeuilles et le papier tellière?

Le roi avait à peine achevé cette malédiction que le ministre et le portefeuille entraient par la porte opposée à celle qui avait donné sortie à la comtesse.

Le roi poussa un second soupir, plus mélancolique encore que le premier.

– Ah! vous voilà, Sartine, dit-il; comme vous êtes exact!

La chose était dite avec un tel accent, qu’il était impossible de savoir si c’était un éloge ou un reproche.

M. de Sartine ouvrit le portefeuille et s’apprêta à en tirer le travail.

On entendit alors crier les roues d’une voiture sur le sable de l’avenue.

– Attendez, Sartine, dit le roi.

Et il courut à la croisée.

– Quoi! dit-il, c’est la comtesse qui sort?

– Elle-même, sire, dit le ministre.

– Mais elle n’attend donc pas madame la comtesse de Béarn?

– Sire, je suis tenté de croire qu’elle s’est lassée de l’attendre et qu’elle va la chercher.

– Cependant, puisque la dame devait venir ce matin…

– Sire, je suis à peu près certain qu’elle ne viendra pas.

– Comment! vous savez cela, Sartine?

– Sire, il faut bien que je sache un peu tout, afin que Votre Majesté soit contente de moi.

– Qu’est-il donc arrivé? Dites-moi cela, Sartine.

– À la vieille comtesse, sire?

– Oui.

– Ce qui arrive en toutes choses, sire: des difficultés.

– Mais enfin viendra-t-elle, cette comtesse de Béarn?

– Hum! hum! sire, c’était plus sûr hier au soir que ce matin.

– Pauvre comtesse! dit le roi, ne pouvant s’empêcher de laisser briller dans ses yeux un rayon de joie.

– Ah! sire, la quadruple alliance et le pacte de famille étaient bien peu de chose auprès de l’affaire de la présentation.

– Pauvre comtesse! répéta le roi en secouant la tête, elle n’arrivera jamais à ses fins.

– Je le crains, sire, à moins que Votre Majesté ne se fâche.

– Elle croyait être si sûre de son fait!

– Ce qu’il y a de pis pour elle, dit M. de Sartine, c’est que si elle n’est pas présentée avant l’arrivée de madame la dauphine, il est probable qu’elle ne le sera jamais.

– Plus que probable, Sartine, vous avez raison. On la dit fort sévère, fort dévote, fort prude, ma bru. Pauvre comtesse!

– Certainement, reprit M. de Sartine, ce sera un chagrin très grand pour madame du Barry de n’être point présentée, mais aussi cela épargnera bien des soucis à Votre Majesté.

– Vous croyez, Sartine?

– Mais sans doute; il y aura de moins les envieux, les médisants, les chansonniers, les flatteurs, les gazettes. Si madame du Barry était présentée sire, cela nous coûterait cent mille francs de police extraordinaire.

– En vérité! Pauvre comtesse! Elle le désire cependant bien!

– Alors, que Votre Majesté ordonne, et les désirs de la comtesse s’accompliront.

– Que dites-vous là, Sartine? s’écria le roi. En bonne foi, est-ce que je puis me mêler de tout cela? est-ce que je puis signer l’ordre d’être gracieux envers madame du Barry? est-ce vous, Sartine vous, un homme d’esprit, qui me conseilleriez de faire un coup d’État pour satisfaire le caprice de la comtesse?

– Oh! non pas, sire. Je me contenterai de dire comme Votre Majesté: «Pauvre comtesse!»

– D’ailleurs, dit le roi, sa position n’est pas si désespérée. Vous voyez tout de la couleur de votre habit, vous, Sartine. Qui nous dit que madame de Béarn ne se ravisera point? Qui nous assure que madame la dauphine arrivera si tôt? Nous avons quatre jours encore avant qu’elle touche Compiègne; en quatre jours on fait bien des choses. Voyons travaillerons nous ce matin, Sartine?

– Oh! Votre Majesté, trois signatures seulement.

Et le lieutenant de police tira un premier papier du portefeuille.

– Oh! oh! fit le roi, une lettre de cachet?

– Oui, sire.

– Et contre qui?

– Votre Majesté peut voir.

– Contre le sieur Rousseau. Qu’est-ce que ce Rousseau-là, Sartine, et qu’a t-il fait?

– Dame! le Contrat social, sire.

– Ah! ah! c’est contre Jean-Jacques? Vous voulez donc l’embastiller?

– Sire, il fait scandale.

– Que diable voulez-vous qu’il fasse?

– D’ailleurs, je ne propose pas de l’embastiller.

– À quoi bon la lettre, alors?

– Sire, pour avoir l’arme toute prête.

– Ce n’est pas que j’y tienne, au moins, à tous vos philosophes! dit le roi.

– Et Votre Majesté a bien raison de n’y pas tenir, fit Sartine.

– Mais on crierait, voyez-vous; d’ailleurs, je croyais qu’on avait autorisé sa présence à Paris.

– Toléré, sire, mais à la condition qu’il ne se montrerait pas.

– Et il se montre?

– Il ne fait que cela.

– Dans son costume arménien?

– Oh! non, sire; nous lui avons fait signifier de le quitter.

– Et il a obéi?

– Oui, mais en criant à la persécution.

– Et comment s’habille-t-il maintenant?

– Mais comme tout le monde, sire.

– Alors le scandale n’est pas grand.

– Comment! sire, un homme à qui l’on défend de se montrer, devinez où il va tous les jours?

– Chez le maréchal de Luxembourg, chez M. d’Alembert, chez madame d’Épinay?

– Au café de la Régence, sire! Il y joue aux échecs chaque soir, par entêtement, car il perd toujours; et chaque soir j’ai besoin d’une brigade pour surveiller le rassemblement qui se fait autour de la maison.

– Allons, dit le roi, les Parisiens sont encore plus bêtes que je ne le croyais. Laissez-les s’amuser à cela, Sartine; pendant ce temps-là, ils ne crieront pas misère.

– Oui, sire; mais s’il allait un beau jour s’aviser de faire des discours comme il en faisait à Londres!

– Oh! alors, comme il y aurait délit, et délit public, vous n’auriez pas besoin d’une lettre de cachet, Sartine.

Le lieutenant de police vit que l’arrestation de Rousseau était une mesure dont le roi désirait délivrer la responsabilité royale; il n’insista donc point davantage.

– Maintenant, sire, dit M. de Sartine, il s’agit d’un autre philosophe.

– Encore? répondit le roi avec lassitude. mais nous n’en finirons donc pas avec eux?

– Hélas! sire, ce sont eux qui n’en finissent pas avec nous.

– Et duquel s’agit-il?

– De M. de Voltaire.

– Est-il rentré en France aussi, celui-là?

– Non, sire, et mieux vaudrait-il peut-être qu’il y fût; nous le surveillerions, au moins.