– Monsieur, voici le fait: Sa Majesté, l’autre jour, en dînant à Trianon, a manifesté quelque sympathie pour votre musique, qui est charmante. Sa Majesté chantait vos meilleurs airs. Madame la dauphine, qui cherche en toute chose à plaire à Sa Majesté, a pensé que ce serait pour le roi un plaisir de voir représenter un de vos opéras-comiques à Trianon, sur le théâtre…
Rousseau salua profondément.
– Je viens donc, monsieur, vous demander, de la part de madame la dauphine…
– Oh! monsieur, interrompit Rousseau, ma permission n’a rien à faire là. Mes pièces et les ariettes qui en font partie appartiennent au théâtre qui les a représentées. C’est aux comédiens qu’il faut les demander, et, là, Son Altesse royale ne rencontrera pas plus d’obstacles que chez moi. Les comédiens seront très heureux de jouer et de chanter devant Sa Majesté et toute la cour.
– Ce n’est pas précisément cela que je suis chargé de vous demander, monsieur, dit M. de Coigny. Son Altesse royale madame la dauphine veut donner au roi un divertissement plus complet et plus rare. Elle sait tous vos opéras, monsieur.
Autre salut de la part de Rousseau.
– Et les chante fort bien.
Rousseau se pinça les lèvres.
– C’est beaucoup d’honneur, balbutia-t-il.
– Or, poursuivit M. de Coigny, comme plusieurs dames de la cour sont excellentes musiciennes et chantent à ravir, comme plusieurs gentilshommes s’occupent aussi de musique avec certain succès, l’opéra que madame la dauphine choisirait parmi les vôtres serait exécuté, joué, par cette société de gentilshommes et de dames, dont les principaux acteurs seraient Leurs Altesses royales.
Rousseau fit un bond sur sa chaise.
– Je vous assure, monsieur, dit-il, que c’est pour moi un insigne honneur, et je vous prie d’en faire agréer à madame la dauphine mes très humbles remerciements.
– Oh! ce n’est pas tout, monsieur, dit M. de Coigny avec un sourire.
– Ah!
– La troupe ainsi composée est plus illustre que l’autre, c’est vrai, mais moins expérimentée. Le coup d’œil, les conseils du maître sont indispensables: il faut que l’exécution soit digne de l’auguste spectateur qui occupera la loge royale, digne aussi de l’illustre auteur.
Rousseau se leva pour saluer; cette fois, le compliment l’avait touché; il salua gracieusement M. de Coigny.
– Pour cela, monsieur, dit le gentilhomme, Son Altesse royale vous prie de vouloir bien venir à Trianon faire la répétition générale de l’ouvrage.
– Oh!… dit Rousseau, Son Altesse royale n’y pense pas… À Trianon, moi?
– Eh bien?… dit M. de Coigny de l’air le plus naturel du monde.
– Oh! monsieur, vous êtes homme de goût, homme d’esprit; vous avez le tact plus fin que beaucoup d’autres; or, répondez, la main sur la conscience: Rousseau le philosophe, Rousseau le proscrit, Rousseau le misanthrope, à la cour, n’est-ce pas pour faire pâmer de rire toute la cabale?
– Je ne vois pas, monsieur, répliqua froidement M. de Coigny, en quoi les risées et les propos de la sotte espèce qui vous persécute troubleraient le sommeil d’un galant homme et d’un écrivain qui peut passer pour le premier du royaume. Si vous avez cette faiblesse, monsieur Rousseau, cachez-la bien; elle seule prêterait à rire à bien des gens. Quant à ce qu’on dira, vous m’avouerez qu’il faut qu’on y prenne garde, dès qu’il s’agit du plaisir et du désir d’une personne telle que Son Altesse royale madame la dauphine, héritière présomptive de ce royaume de France.
– Certainement, dit Rousseau, certainement.
– Serait-ce, dit M. de Coigny en souriant, un reste de fausse honte?… Parce que vous avez été sévère pour les rois, craindriez-vous de vous humaniser? Ah! monsieur Rousseau, vous avez donné des leçons au genre humain; mais vous ne le haïssez pas, j’espère?… Et, d’ailleurs, vous en excepterez les dames qui sont du sang impérial.
– Monsieur, vous me pressez avec beaucoup de grâce; mais réfléchissez à ma position… je vis retiré, seul…, malheureux.
Thérèse fit une grimace.
– Tiens, malheureux…, dit-elle; il est difficile.
– Il en restera toujours, quoique je fasse, sur mon visage et dans mes manières, une trace désagréable pour les yeux du roi et des princesses, qui ne cherchent que la joie et le contentement. Que dirais-je là?… que ferais je?…
– On dirait que vous doutez de vous; mais celui qui a écrit La Nouvelle Héloïse et Les Confessions, celui-là, monsieur, n’a-t-il donc pas plus d’esprit pour parler, pour agir, que nous autres tous tant que nous sommes?
– Je vous assure, monsieur, qu’il m’est impossible…
– Ce mot-là, monsieur, n’est pas connu chez les princes.
– Voilà pourquoi, monsieur, je resterai chez moi.
– Monsieur, vous ne me ferez pas, à moi, messager téméraire qui me suis chargé de donner satisfaction à madame la dauphine, vous ne me ferez pas cette mortelle peine de m’obliger de retourner à Versailles, honteux, vaincu; ce serait un tel chagrin pour moi, que je m’exilerais à l’instant même. Voyons, cher monsieur Rousseau, pour moi, pour un homme rempli d’une sympathie profonde pour toutes vos œuvres, faites ce que votre grand cœur refuserait à des rois qui solliciteraient.
– Monsieur, votre grâce parfaite me gagne le cœur; votre éloquence est irrésistible, et vous avez une voix qui m’émeut plus que je ne saurais dire.
– Vous vous laissez toucher?
– Non, je ne puis… non, décidément; ma santé s’oppose à un voyage.
– Un voyage? Oh! monsieur Rousseau, y pensez-vous? Une heure un quart de voiture.
– Pour vous, pour vos fringants chevaux.
– Mais tous les chevaux de la cour sont à votre disposition, monsieur Rousseau. Je suis chargé par madame la dauphine de vous dire qu’il y a un logis pour vous préparé à Trianon; car on ne veut pas que vous reveniez aussi tard à Paris. M. le dauphin, d’ailleurs, qui sait toutes vos œuvres par cœur, a dit devant sa cour qu’il tenait à montrer dans son palais la chambre qu’aurait occupée M. Rousseau.
Thérèse poussa un cri d’admiration, non pour Rousseau, mais pour le bon prince.
Rousseau ne put tenir à cette dernière marque de bienveillance.
– Il faut donc me rendre, dit-il, car jamais je n’ai été si bien attaqué.
– On vous prend par le cœur, monsieur, répliqua M. de Coigny; par l’esprit, vous seriez inexpugnable.
– J’irai donc, monsieur, me rendre aux désirs de Son Altesse royale.
– Oh! monsieur, recevez-en tous mes remerciements personnels. Permettez que je m’abstienne, quant à madame la dauphine: elle m’en voudrait de l’avoir prévenue pour ceux qu’elle veut vous adresser elle-même. D’ailleurs, vous savez, monsieur, que c’est à un homme de remercier une jeune et adorable femme qui veut bien faire des avances.
– C’est vrai, monsieur, répliqua Rousseau en souriant; mais les vieillards ont le privilège des jolies femmes: on les prie.
– Monsieur Rousseau, vous voudrez donc bien me donner votre heure; je vous enverrai mon carrosse, ou plutôt je viendrai vous prendre moi-même pour vous conduire.