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– Hélas! non, sire.

– Eh bien, je m’occuperai de son mariage.

Taverney salua bien bas.

– Alors Votre Majesté sera donc assez bonne pour chercher le mari; car j’avoue que, dans notre pauvreté, qui est presque de la misère…

– Oui, oui, tenez-vous en repos là-dessus, dit Louis XV; mais elle est fort jeune, ce me semble, et cela ne presse point.

– Cela presse d’autant moins, sire, que votre protégée a horreur du mariage.

– Voyez-vous cela! dit Louis XV en se frottant les mains et en regardant Richelieu. Eh bien, en tout cas, faites état de moi, monsieur de Taverney, si vous êtes embarrassé.

Cela dit, Louis XV se leva; puis, s’adressant au duc:

– Maréchal! dit-il.

Le duc s’approcha du roi.

– La petite a-t-elle été contente?

– De quoi, sire?

– De l’écrin.

– Que Votre Majesté me pardonne de lui parler bas, mais le père écoute, et il ne faut pas qu’il entende ce que je vais vous dire.

– Bah!

– Non.

– Dites, alors.

– Sire, la petite a horreur du mariage, c’est vrai; mais une chose dont je suis bien certain, c’est qu’elle n’a pas horreur de Votre Majesté.

Cela dit avec une familiarité qui plut au roi par l’excès même de la franchise, le maréchal courut avec ses petits piétinements rejoindre Taverney, qui, par respect, s’était retiré sur le seuil de la galerie.

Tous deux partirent par les jardins.

La soirée était magnifique. Deux laquais marchaient devant eux, tenant des torches d’une main et tirant de l’autre le bout des branches fleuries; on voyait encore les fenêtres de Trianon en feu à travers la sueur des vitres enflammées par l’ivresse des cinquante convives de madame la dauphine.

La musique de Sa Majesté animait le menuet; car, après souper, on avait dansé et l’on dansait encore.

Dans un massif épais de lilas et de boules de neige, Gilbert, à genoux sur la terre, regardait le jeu des ombres derrière les tapisseries diaphanes.

Le ciel tombant sur la terre n’eût pas distrait ce contemplateur, enivré de la beauté qu’il suivait dans tous les méandres de la danse.

Cependant, lorsque Richelieu et Taverney passèrent en frôlant le buisson dans lequel était caché cet oiseau nocturne, le son de leur voix et une certaine parole surtout firent lever la tête à Gilbert.

C’est que cette parole était, pour lui surtout, importante et bien significative.

Le maréchal, appuyé au bras de son ami et penché à son oreille, lui disait:

– Tout bien considéré, tout bien pesé, baron, c’est dur à t’avouer, mais il faut vite faire partir ta fille pour un couvent.

– Et pourquoi cela? demanda le baron.

– Parce que le roi, j’en gagerais, répondit le maréchal, est amoureux de mademoiselle de Taverney.

Gilbert, à ces paroles, devint plus pâle que les boules de neige floconneuses qui retombaient sur son épaule et sur son front.

Chapitre CXIV Les pressentiments

Le lendemain, comme midi venait de sonner à l’horloge de Trianon, Nicole vint crier à Andrée, qui n’avait pas encore quitté sa chambre:

– Mademoiselle, mademoiselle, voici M. Philippe.

Ce cri partait du bas de l’escalier.

Andrée, toute surprise, mais toute joyeuse en même temps, ferma son peignoir de mousseline et courut au-devant du jeune homme, qui venait bien réellement de descendre de cheval dans la cour de Trianon, et qui s’informait à quelques domestiques de l’heure à laquelle il pourrait parler à sa sœur.

Andrée ouvrit donc la porte elle-même, et se trouva aussitôt en face de Philippe, que l’officieuse Nicole avait été quérir dans la cour, et conduisait par les degrés.

La jeune fille se jeta au cou de son frère, et tous deux rentrèrent dans la chambre d’Andrée, suivis de Nicole.

Ce fut alors seulement qu’Andrée s’aperçut que Philippe était plus sérieux que de coutume, que son sourire même n’était point exempt de tristesse, qu’il portait son élégant uniforme avec la plus scrupuleuse exactitude, et qu’il tenait un manteau de voyage plié sous son bras gauche.

– Qu’y a-t-il donc, Philippe? demanda-t-elle aussitôt avec cet instinct des âmes tendres pour qui un regard est une révélation suffisante.

– Ma sœur, dit Philippe, j’ai reçu ce matin l’ordre de rejoindre mon régiment.

– Et vous partez?

– Et je pars.

– Oh! fit Andrée, qui exhala dans ce cri douloureux tout son courage et une partie de ses forces.

Et, quoique ce fût une chose bien naturelle et à laquelle elle dût s’attendre que ce départ, elle se sentit tellement brisée en l’apprenant, qu’elle fut forcée de se retenir au bras de son frère.

– Mon Dieu! demanda Philippe étonné, ce départ vous afflige-t-il donc à ce point, Andrée? Dans la vie d’un soldat, vous le savez, c’est un événement des plus vulgaires.

– Oui, oui, sans doute, murmura la jeune fille; et où allez-vous, mon frère?

– Ma garnison est à Reims; ce n’est pas un voyage bien long que j’entreprends, comme vous voyez. Il est vrai que, de là, le régiment, selon toute probabilité, retourne à Strasbourg.

– Hélas! fit Andrée; et quand partez-vous?

– L’ordre m’enjoint de me mettre en route à l’instant même.

– Ce sont donc des adieux que vous venez me faire?

– Oui, ma sœur.

– Des adieux!

– Avez-vous quelque chose de particulier à me dire, Andrée? demanda Philippe inquiet de cette tristesse, trop exagérée pour qu’elle n’eût point quelque autre cause que ce départ.

Andrée comprit que ces mots étaient à l’adresse de Nicole, laquelle regardait cette scène avec une surprise que motivait l’extrême douleur d’Andrée.

En effet, le départ de Philippe, c’est-à-dire d’un officier pour sa garnison, n’était pas une catastrophe qui dût causer tant de larmes.

Andrée comprit donc du même coup et le sentiment de Philippe et la surprise de Nicole; elle prit un mantelet qu’elle jeta sur ses épaules et, dirigeant son frère vers l’escalier:

– Venez, dit-elle, jusqu’à la grille du parc, Philippe; je vous reconduirai par l’allée couverte. J’ai, en effet, bien des choses à vous dire, mon frère.

Ces mots étaient pour Nicole un ordre de départ; elle s’effaça le long du mur et rentra dans la chambre de sa maîtresse, tandis que celle-ci descendait l’escalier avec Philippe.

Andrée descendit l’escalier qui longe la chapelle et sortit par le passage qui aujourd’hui encore mène au jardin; mais, quoique interrogée incessamment par le regard inquiet de Philippe, elle se tint longtemps suspendue à son bras, laissant s’appuyer sa tête à son épaule sans prononcer une seule parole.

Puis tout à coup son cœur se brisa, ses traits se couvrirent d’une pâleur mortelle, un long sanglot monta jusqu’à ses lèvres et des flots de larmes obscurcirent ses yeux.